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Au Chili, un grand mouvement populaire pour plus de justice sociale et de démocratie

Au cours des dernières semaines, le Chili a été secoué par une crise sociale inédite, dont l’issue demeurait jusqu’il y a peu toujours incertaine. Partie de la hausse du prix du ticket de métro, la mobilisation remet aujourd’hui en cause trente ans de système néolibéral qui ont conduit à un pays largement fracturé par de très fortes inégalités salariales. Derrière ce conflit social à l’ampleur inédite, les militants chiliens appellent à l’écriture d’une nouvelle constitution.


Crédit photo : Carlos Figueroa (Publiée sous licence Creative Comoons)

Mi-octobre, les étudiants s’organisent via les réseaux sociaux pour protester contre la récente hausse de 30 pesos du prix du ticket de métro. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. D’abord limitée à la capitale Santiago et portée par les plus jeunes, la contestation se propage très vite au reste du pays. Au bruit des cacerolazos typiques d’Amérique du sud (concerts de casseroles), les Chiliens ont exprimé leur lassitude face aux inégalités socio-économiques qui rongent le pays depuis des décennies.


Selon les Nations Unies, 1 % de la population concentre plus de 25 % des richesses du pays, ce qui en fait l’un des plus inégalitaires au monde. L’État a renoncé à son rôle de régulateur et de redistributeur depuis longtemps, si bien que l’éducation, la santé et même l’eau sont largement privatisés. Il en va de même pour les retraites, gérées par des fonds de pension privés. La capitale Santiago reflète ces profondes inégalités : au nord-est, les plus aisés exposent leur richesse avec ostentation tandis que le sud concentre la pauvreté. Ces puissants contrastes se donnent à voir dans toutes les régions.


Une militarisation rapide du conflit social


L’explosion sociale s’est accompagnée de son lot de violences : le métro de Santiago a souffert tandis que de nombreux commerces et édifices ont été sacagés et incendiés des jours durant. Au-delà des images choc retransmises en boucle sur les chaînes de télévision, certains chiffres attirent l’attention. A Valparaiso, ville populaire donnant sur l’océan Pacifique à 150 kilomètres de Santiago, la moitié des jeunes arrêtés au cours des émeutes ont un jour fréquenté les foyers réservés aux plus démunis.


Le recours à la violence apparaît ainsi comme l’unique forme d’expression pour ceux à qui la société n’offre pas de perspectives. La destruction contient l’expression d’une rage, d’un dégoût en même temps qu’une brûlante aspiration au changement.


Au lieu d’ouvrir immédiatement un large dialogue, le Président libéral-conservateur Sebastian Piñera – à la tête du pays de 2010 à 2014 et réélu en 2018 – a d’abord répondu par la répression en instaurant un couvre-feu dans la région de Santiago, ensuite étendu à de nombreuses autres villes. La présence de militaires dans les rues a rappelé aux Chiliens les heures sombres de la dictature militaire (1973-1990) et le mouvement contestataire s’est alors amplifié, le champ des revendications s’est élargi. A la demande de justice sociale s’est ajouté un vif rejet contre la « militarisation » du conflit.


Le souvenir de la dictature d’Augusto Pinochet jaillit de partout. Les manifestants entonnent les chants de résistance des années 1970 : El derecho de vivir en paz (Le droit de vivre en paix) de Victor Jara, El pueblo unido jamás será vencido (Le peuple uni ne sera jamais vaincu) du groupe Quilapayún ou encore El baile de los que sobran (La danse de ceux qui ne sont rien) de Los Prisioneros, devenu l’hymne de la contestation.


Une mobilisation contre le néolibéralisme de l'État chilien


Il faut dire que les failles du modèle chilien proviennent largement de la Constitution de 1980. Celle-ci impose le néolibéralisme en suivant les recommandations des Chicago boys, qui firent du pays un des premiers laboratoires sud-américains de leur doctrine économique. En 1990, le nouveau Président démocratiquement élu Patricio Aylwin a appelé toute la société à accepter la vérité établie par le rapport Rettig, qui accuse le régime militaire d’avoir violé les droits humains. En 2000, une statue du socialiste Salvador Allende, renversé par la junte en 1973, a été installé en face du palais présidentiel de La Moneda. Le pays a donc bel et bien progressé sur le chemin de la mémoire.


Pourtant, le système économique instauré au tournant des années 1980 n’a jamais été remis en cause par les gouvernements centristes successifs, en dépit de dizaines de révisions constitutionnelles. D’où le slogan répété par les manifestants, « Ce ne sont pas 30 pesos, mais 30 années ». 30 années où le pays s’est enrichi, s’est affirmé à l’international (en intégrant par exemple l’Organisation de coopération et de développement économique en 2010) et au cours desquelles les inégalités se sont aussi accentuées.


Aujourd’hui, nombre de jeunes s’endettent pour pouvoir étudier. Nombre de personnes âgées continuent de travailler bien après l’âge légal de départ à la retraite. Pire encore, nombreux aussi sont les Chiliens à ne pas pouvoir se soigner faute de moyens et de couverture sociale. Un fossé s’est creusé au sein de la population mais également avec la classe politique, jugée déconnectée.


Sebastian Piñera - homme d’affaire milliardaire qui a fait fortune sous la dictature – incarne le système dénoncé aujourd’hui. Dès lors, son discours prônant la construction d’un pays plus juste est inaudible et très peu crédible. Sa côte de popularité est descendue à 15 % dernièrement.


Une revendication démocratique : une assemblée constituante


Les Chiliens, parfois présentés comme individualistes, refont aujourd’hui société. Dans les rues, la foule fraternise et crie sa soif de changement. Partout les habitants organisent spontanément des cabildos, instances de débat où tout le monde est convié. Dans les rassemblements flottent les drapeaux du Chili, du peuple mapuche ou encore des clubs de foot.


En revanche aucune trace des partis politiques, profondément rejetés et qui ont renvoyé une piètre image au Parlement, se confondant en débats stériles au plus fort de la crise. Ce mouvement traduit le désir profond des Chiliens de se réapproprier la politique et leur destin.


Cela exige de revoir la Constitution et tout le système économique qu’elle sous-tend depuis 1980, en poursuivant aussi un devoir de mémoire afin de renforcer toujours plus la démocratie et de préserver coûte que coûte les droits humains. La justice, l’égalité, la reconnaissance pleine et entière de la vérité quant au régime de la dictature militaire, en bref la dignité sont aujourd’hui demandés par le peuple chilien.


Une première victoire qui se dessine


Les manifestants ont obtenu l’ouverture d’un grand débat sur une nouvelle Constitution. Un long processus commence désormais. Les Chiliens sont invités à se prononcer pour ou contre ce nouveau texte en avril 2020. En cas de victoire du - très problable - du “OUI”, une Assemblée constituante sera élue et la Constitution écrite sera de nouveau soumise au scrutin populaire avant d’être ratifiée. Dans la rue, les manifestants demandent maintenant à pouvoir prendre part activement à ce processus constituant.


Guilhem Fabry

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