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Bernie Sanders, esquisse d’un porteur d’espoir


Bernie Sanders en campagne à Perry dans l'Iowa, le 26 janvier (Crédit Photo : Chip Somodevilla/Getty Images)

Mercredi 8 avril 2020, Bernie Sanders sort de la course à l’investiture démocrate en vue de la prochaine élection présidentielle. Dernier concurrent face à Joe Biden, il laisse la voie libre à ce dernier, qui a désormais la certitude d’affronter Donald Trump le 3 novembre prochain. Malgré l’arrêt de sa campagne qui sera fort probablement sa dernière, Bernie Sanders demeure un emblème. Au-delà de simples enjeux électoraux, à l'occasion des deux primaires démocrates de 2016 et 2020, il a su bâtir un véritable mouvement d’envergure nationale.


Ainsi, l’abandon de Sanders, bien que décevant, est moins dramatique qu’il n’y paraît. Une nouvelle génération est prête à se mobiliser au sein de ce mouvement. Comme l’illustre les résultats encourageants aux “midterm elections“ de 2018, les perspectives d’avenir sont importantes. L’avenir de la gauche progressiste américaine ne se résume plus à Bernie Sanders, mais il semble tout de même nécessaire de connaître l’histoire de cet homme, qui a inspiré tant de monde et initié le réveil de la gauche à la gauche du parti Démocrate, jusqu’à en faire frémir l’“Establishment“, un entre-soi politico-économique qui n’est qu’un club d’oligarques.


Bernard Sanders, dit Bernie, est né en en 1941 à New York. Ses parents sont des immigrés originaires de Pologne et de Russie. Il évolue au coeur d’une famille juive dont plusieurs de ses membres ont été assassinés durant la Shoah. D’ailleurs, récemment, son meeting à Detroit a été troublé par un suprémaciste blanc venu déballer un drapeau nazi. Il aurait pu devenir le premier Président juif des Etats-Unis; tout un symbole à une époque marquée par la recrudescence de l’antisémitisme.


Une vie d’engagement


Élu pour la première fois en 1981, comme maire de Burlington, la plus grande ville de l’état du Vermont, l’engagement politique de Bernard Sanders ne date pas de cette victoire électorale. Étudiant, il intègre la Young People’s Socialist League (YPSL), l’organisation de jeunesse du Parti socialiste d’Amérique. Il fait ses gammes au sein de la lutte pour les droits civiques, en organisant notamment en 1962 un sit-in s’opposant aux complexes immobiliers ségrégationnistes détenus par l’Université de Chicago où il étudiait à l’époque. De nombreuses images, largement partagées durant les différentes campagnes auxquelles il a participé, viennent appuyer la réalité et la force de son engagement, allant même jusqu’à être arrêté à plusieurs reprises.

À l’issue de son cursus universitaire, Bernie Sanders est diplômé en lettres et en sciences politiques. En 1964, il s’installe dans le Vermont, petit Etat rural du Nord-Est américain, et travaille comme charpentier et aussi comme journaliste. Entre 1971 et 1977, Bernie intègre le Parti de l’union de la liberté (LUP), pour lequel il sera candidat malheureux deux fois au Sénat et deux fois au poste de gouverneur du Vermont. C’est en 1981 que sa carrière politique débute. Il devient donc maire de Burlington, une petite révolution car il est alors le seul maire indépendant des Etats-Unis. Bernie effectue trois mandats et son bilan est reconnu de tous, au point que pour sa réélection en 1987, il est investi à la fois par les Démocrates et les Républicains. Il compte comme accomplissements marquants la toute première campagne municipale de logements sociaux, la végétalisation de la ville et l’accroissement de son attractivité. Déjà à ce niveau de gouvernance, Sanders a mené une politique sociale, écologique et solidaire. C’est d’ailleurs la constance de son engagement qui est sans cesse brandie comme preuve de sa sincérité.

Entre 1991 et 2007, Bernie poursuit son parcours en tant que représentant à la Chambre du Congrès américain. Depuis 2007, il est sénateur du Vermont. Cette aventure législative pérenne lui confère le record de longévité au Congrès pour un indépendant. En effet, malgré certains rapprochements ponctuels avec le parti démocrate, il a demeuré pour la plupart de ses mandats sans étiquette partisane; un fait notable dans un pays partagé entre deux énormes chapelles. Finalement, en 2016, il est candidat contre Hillary Clinton à l’investiture démocrate pour les élections présidentielles. Malgré une course assez serrée, défiant les pronostics préalables, Bernie n’obtient pas l’investiture. Désormais, excédé par les déboires de la présidence Trump, il s’est une nouvelle fois engagé dans la primaire démocrate en vue des présidentielles de 2020.



Précurseur sincère et intègre


Une journaliste a demandé à Alexandria Ocasio-Cortez pourquoi, en tant que symbole des progressistes, elle soutenait à l’investiture un vieil homme blanc. La Représentante de New York a répondu: « Maintenant que je suis membre du Congrès, je vois et j'ai expérimenté l'immense pression qu'il y a pour se conformer, et je ne sais franchement pas comment le sénateur Sanders est resté aussi constant pendant si longtemps ». Le mythe Sanders est façonné par sa constance. Il faut le redire, ce qui fait la popularité du sénateur du Vermont auprès de nombreux américains, c’est son intégrité. En tant qu’indépendant, il incarne l’homme qui ose continuellement défier l’ordre établi. Cela se reflète dans les divers combats précurseurs qu’il a mené au Congrès. Voici une petite énumération non exhaustive des plus importants. Il s’est positionné contre le clonage humain, contre l’intervention en Irak en 1991 puis en 2003, contre les diverses délocalisations, pour une couverture santé universelle, contre l’interdiction du mariage pour les personnes LGBTQ+, contre le Patriot Act (une loi antiterroriste aux retombées liberticides extrêmes)… Au delà de ses votes, l’intégrité de Bernie peut-être observée autrement. Son équipe de campagne a diffusé une lettre rédigée en 1972, alors qu’il était candidat pour devenir gouverneur du Vermont. Déjà à cette époque, il prône une réforme du système fiscal vers plus de progressivité et appelle à commencer à « taxer les sociétés et les spéculateurs immobiliers » pour « accorder une pause aux travailleurs ». Il demande la fin des guerres trop coûteuses pour développer « des logements accessibles, fournir des soins médicaux et dentaires gratuits et excellents pour tous, et nettoyer l'environnement ». Son objectif est affirmé dans cette lettre: « offrir un niveau de vie décent à chaque homme, femme et enfant ». Bernie continue en souhaitant l’abrogation de toutes les lois restreignant l’avortement, les drogues, les comportements et orientations sexuelles. Voilà qui est Bernie Sanders, un homme qui malgré ses privilèges, a combattu toute sa vie pour l’égalité, la justice sociale, l’écologie, les libertés propres à chaque communauté et pour des services publics universels gratuits et de qualité.

Il se revendique du socialisme démocratique, qu’il définit en s’opposant à l’actuel locataire de la Maison Blanche: «Trump croit en un socialisme pour les entreprises, au service des riches et des puissants ; je crois en un socialisme démocratique qui sert les intérêts des familles de travailleurs de ce pays».


Programme pour construire le monde de demain :


Pour cette élection, le programme de Bernie Sanders prolongeait donc les idéaux qu’il a défendus toute sa vie. Le voici de façon très simplifiée et synthétique:

  • Un Green New Deal pour viser 100% d’énergies renouvelables, investir dans les économies d'énergies, placer les Etats-Unis comme figure de proue dans la lutte contre le réchauffement climatique notamment en réintégrant l’accord de Paris, et créer 20 millions d’emplois en rapport avec ces thématiques. Revitalisation du milieu rural et orientation de celui-ci vers un modèle de développement durable.

  • Une couverture santé publique universelle, globale de qualité et gratuite. Suppression de la dette liée aux frais médicaux passés. Création de nombreux emplois pour soutenir l’intégration et la qualité de vie des personnes âgées et des gens en situation de handicap.

  • Démantèlement des programmes de déportation et de détention d’immigrants, et promotion d’une politique d’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asile.

  • Annuler la dette étudiante et garantir un accès gratuit à tous les étudiants de l’enseignement supérieur, et investir dans des programmes équitables pour promouvoir l’égalité des chances dans le milieu scolaire.

  • Encourager la syndicalisation et la protection des travailleurs.

  • Diviser par deux la population pénitentiaire en développant notamment des alternatives à la prison. Protéger les droits des personnes incarcérées. Abolition de la peine de mort. Légalisation du cannabis.

  • Promotion d’un système de justice équitable et impartial, et lutte contre les discriminations raciales.

  • Établir un impôt sur les grandes fortunes (0,1%). Mise en place d’un impôt sur les inégalités au sein des entreprises (différence entre le salaire moyen des travailleurs et ceux de la direction). Instaurer un impôt successoral progressif sur les héritages des grandes fortunes. Abolir les allègements fiscaux spéciaux sur les gains en capital et les dividendes pour les 1% supérieurs. Imposition sur la spéculation boursière. Retour du Glass-Steagall Act qui empêchait les banques commerciales de s'impliquer dans l'achat et la vente d'actions.

  • Une politique internationale tournée vers la paix, la démocratie et les droits de l’homme.

  • Permettre l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes. Consolider le droit d’avortement. Lutte contres les discriminations subies par les femmes.

  • Interdiction et lutte contre les discriminations subies par les personnes LGBTQ+, notamment dans l’accès aux services publiques et médicaux.

  • Mettre en place un système de financement public pour les campagnes électorales et abroger les contributions privés.


Campagne 2020 et mobilisation populaire


Si à l’inverse de la primaire de 2016, Bernie semblait parti pour faire la course en tête; les 14 états ayant voté lors du Super Tuesday ont remis en cause ce classement. Bernie a ensuite talonné Joe Biden, qui représente l’aile centrale des modérés démocrates. Or, plusieurs têtes d’affiche se sont désistées au profit de l’ancien Vice-Président d’Obama, parmi lesquelles entre autres l’ancien maire de New-York et milliardaire, Mike Bloomberg, la sénatrice californienne Kamala Harris, et la surprise du caucus de l’Iowa Pete Buttigieg. En dépit du bloc d’opposants à Bernie Sanders, Elizabeth Warren, ayant renoncé après la débâcle du “Super Tuesday“, n’a pas officiellement soutenu Bernie Sanders. Certaines rumeurs affirment qu’elle préférerait viser la Vice-Présidence avec Biden. Cette congrégation de modérés bien décidés à contrer Sanders a eu l’avantage d’illustrer parfaitement la rhétorique qu’il avait mise en avant. Il entendait s’appuyer sur une forte mobilisation populaire, et opposait fermement l’oligarchie politico-économique au peuple américain. L’objectif était d’engranger une véritable révolution populaire par les urnes. Son slogan « not me, us/ pas moi, nous » caractérise cette disposition.


La mobilisation du peuple américain forgeait le fer de lance de cette campagne. Au début du mois de janvier 2020, les comptes pour le dernier trimestre 2019 révélaient que la campagne de Sanders avait récolté 34,5 millions de dollars, contre 22,7 millions pour Joe Biden. Mais, ces données peuvent être maximisées à la lumière du don moyen, situé à 21 dollars (au mois de février 2020). Ainsi, Bernie Sanders a défié les pratiques de campagne américaines avec brio, s’assurant les moyens d’une course équitable face à des candidats qui bénéficient de l’aide des grandes fortunes; tout en démontrant l’ampleur de ses soutiens notamment dans les classes populaires. En plus de cette base populaire, Bernie pouvait compter sur une armée de militants dévoués qui, portés par un enthousiasme spécial, ont battu le pavé chaque jours. Il est plus aisé de se mobiliser pour défendre l’acquisition de nouveaux droits, une couverture santé universelle ou l’éducation gratuite que pour promouvoir des programmes sociaux restrictifs et sélectifs.

Mais alors, pourquoi Bernie Sanders a-t-il mis un terme à sa campagne, s’il est réellement question d’un mouvement plus que d’une campagne ? De plus, le contexte de crise lié au coronavirus semble donner raison à celui qui prône une assurance maladie universelle et publique.

Se sachant incapable de gagner une bataille inégale, Bernie a préféré laisser le champ libre à Biden pour espérer battre Trump. Celui-ci a donc plus de temps pour mener campagne contre le Président Républicain. Or, contrairement à 2016 où il s’était effacé derrière Hillary Clinton, Sanders espère cette fois-ci peser sur la campagne de Biden, couronné de sa “victoire idéologique“ par le mouvement qu’il a façonné. Nous verrons s’il arrive à influencer le candidat Démocrate à l’avenir; ce qui représenterait un premier pas pour le futur des idées portées par la campagne de Sanders.


Conclusion


Si l’on pense à Sisyphe éternellement condamné, la percée réalisée par Bernie Sanders, un homme enchaîné depuis des années à ses convictions, est venue questionner le mythe. Qui pouvait imaginer que ce personnage, caractérisé par son air colérique et sa rhétorique cinglante, se serait contenté de sourire. Il correspond bien au Sisyphos grec, le très sage, caractérisé par sa sagesse et sa démesure. Nombreux pensaient impossible qu’une politique réellement de gauche puisse faire jour aux États-Unis. Lui s’y est toujours entêté, et n’a cessé d’agir dans ce sens. Mais, cette fois-ci, la montagne était trop haute, et le rocher trop lourd. Les prochaines années risquent d’être compliquées, mais ce n’est que partie remise. Bernie a ouvert la voie, c’est maintenant à d’autres de porter ce fardeau, en direction d’un avenir plein d’espoir…


Jules Bazelaire




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