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C'est quoi ta thèse ? Demain les territoires de Martin Vanier



Dans la perspective des élections municipales du 15 et 22 mars, nous avions publié un numéro spécial de La Coopérative: "En 2020 changeons nos villes !". A l'occasion du report du second tour, chaque jour jusqu'au 28 juin, nous vous proposons de retrouver sur Culture-G des articles pour mieux comprendre les enjeux de cette élection primordiale pour le monde d'après !

Martin Vanier est un géographe qui enseigne à l’École d’Urbanisme de Paris. Ce livre s’inscrit au cœur des débats sur l’acte III de la décentralisation du quinquennat Hollande qui porte au débat public la réforme territoriale pour les régions, la croissance et l’emploi ainsi que la loi de Modernisation de l’Action Publique Territoriale et d’Affirmation des Métropoles (MAPTAM). Nous connaissons les effets de ces mesures : une nouvelle carte régionale, l’avènement des intercommunalités avec en tête les métropoles (on en compte 22) pour une polarisation des compétences entre ces deux échelons désormais au centre de l’action publique territoriale. Martin Vanier écrit ce livre pour essayer de faire ce que ces réformes n’ont pas réussi, à savoir réfléchir en profondeur à ce que sont aujourd’hui les territoires dans un monde interconnecté par des réseaux. Je vous propose ici de partir de son constat sans pour autant reprendre toutes ses préconisations (dont je vous laisse la curiosité d’aller les chercher dans son livre) pour essayer de comprendre un changement de paradigme intéressant pour porter un nouveau projet de société.


Le territoire comme cadre de vie ?


Lorsque l’on réfléchit à l’idée même de réforme territoriale, s’impose fatalement une question d’échelle. Dans le cadre de l’Acte III de la décentralisation, malgré des évolutions structurelles et administratives majeures (en termes de compétences, de modes de scrutins ou de remise en question des départements) ce que l’on retiendra avant tout c’est le nouveau découpage régional et la nouvelle carte intercommunale. On touche alors aux frontières, à un cadre de citoyenneté et d’une certaine manière à l’identité. Ces mêmes frontières participent dans leur immatérialité à un environnement perçu et vécu. Elles animent aujourd’hui des sentiments divers et notamment celui de l’exclusion.


On entend volontiers parler de “fractures territoriales”, « d’une France des villes et d’une France des campagnes, celle des gagnants et celle des perdants », des assertions qui se sont légitimement manifestées lors de la crise des Gilets Jaunes. C’est finalement la traduction d’une perte de repères qui aujourd’hui ne semble trouver de réponses que dans un certain repli ou une revendication identitaire pour retrouver un “nous” et un “tout”. Martin Vanier dit par ces mots que le territoire n’est plus complètement le cadre de vie, de travail et de loisirs de ceux qui y habitent. Avant la démocratisation de la voiture et l’allongement des distances, on pouvait faire tout cela à la fois et dans un espace relativement resserré.


Par l’ultra-mobilité des individus, il y a eu un éclatement dans l’espace de ces trois dimensions. Cet éclatement constitue un système spatial “en forme d’archipels auxquels les réseaux nous donnent accès”. Le territoire, ou les territoires sont désormais des espaces circulés quotidiennement (contre toute attente, cela n’en fait pas moins un espace social). Dans ce monde de mobilités, la question légitime est de savoir “où habitons-nous ?” Question à laquelle Vanier répond : “partout”. Nous vivons désormais dans un système de territoires. Une personne peut habiter à la campagne, travailler et faire ses courses dans une zone industrielle métropolitaine et aller au sport dans la communauté de communes d’à côté. Par ces différentes pratiques qui s’inscrivent dans l’espace, nous dessinons notre propre territoire, en ce sens nous sommes des “territoriants”.


Le territoire et le politique compétition et repli


Au-delà d’être une seule entité géographique, le territoire est un espace politique dont chaque élu.e lui est congénitalement lié. Cet espace donne lieu à un discours politique dans lequel il est au centre des problématiques et des solutions. « Notre territoire est un territoire d’avenir », « Nous voulons rendre notre territoire attractif », « Nous devons prendre part à la compétition territoriale »… Chaque territoire par l’intermédiaire de ses élu.e.s, voire de ses associations, cherche à se démarquer, attirer des populations et à se rendre visible. On lit en creux le malaise « des territoires » face à la mondialisation et son incarnation locale: une métropole qui semblerait les laisser à la marge.


Le territoire métropolitain (pour le cas français) est celui qui inscrit en son fondement et comme projet une idéologie appelée « CAME » (compétitivité, attractivité, métropolisation, excellence) (Bouba-Olga) dans l’unique but de s’insérer dans une logique de mondialisation capitaliste. Cela développe l’impression que les grandes villes sont exclusivement tournées vers des gens et des espaces pleinement insérés dans la mondialisation capitaliste. Ceci est par ailleurs corroboré par le sentiment que désormais, l’Etat dans sa course à la croissance, mise tout ce qu’il peut sur les métropoles. Abandon ? Lutte pour exister ou survivre ? Nous assistons alors à un repli politique des territoires sur eux-mêmes au profit de logiques de compétitivité.


De surcroît, la compétition ne s’arrête pas aux territoires d’un même échelon, mais elle se poursuit entre les échelons eux-mêmes et notamment au sujet des compétences. La compétence du développent économique et le terrain privilégié d’affrontements entre les métropoles et les régions (surtout lorsqu’elles ne sont pas du même bord politique). Martin Vanier est assez critique sur la séparation des compétences et des divers périmètres d’action des différents échelons.


Nous voyons avec ces deux parties, qu’il y a une incohérence entre des territoires liés par les habitants et leurs pratiques quotidiennes, et la traduction politique de la question territoriale. Si notre monde est de plus en plus connecté par les réseaux qui portent des flux humains, matériels et immatériels (télécommunications), il nous faut se questionner sur la manière dont ils sont gérés.


Un monde en réseaux capté par le capitalisme ?


Nous sommes dans un monde profondément réticulaire (en réseaux). En économie, le réseau est un champ de production de valeurs marchandes (soit par les services qu’il suscite soit par les flux d’hommes, de marchandises…) largement favorisé par le progrès technologique et les politiques publiques néolibérales.


De manière plus simple, les réseaux ont été les grands impensés dans le partage des compétences des grandes réformes territoriales. Ce grand vide a notamment laissé place à ce qu’appelle Martin Vanier “le capitalisme réticulaire”. C’est un mécanisme de captation, de concentration et de conquête de la valeur produite par les réseaux avec un objectif de profit. Un certain nombre de ces réseaux ont été captés il y a plus ou moins longtemps par des oligopoles privés qui aujourd’hui gèrent l’eau, les déchets, les transports, les autoroutes ou les télécommunications. Quelques entreprises couvrent une grande partie du marché avec souvent des délégations de service public (DSP), ainsi on peut citer Véolia, Suez, Vinci, Bouygues etc.


Il y a des marchés réticulaires qui aujourd’hui arrivent à maturité comme l’eau potable avec de plus en plus de fins de contrat qui permettent à certaines collectivités de la reprendre en régie publique. Toutefois il y a aussi des marchés qui sont porteurs comme celui de la transition énergétique et écologique. Les mobilités douces sont prises d’assaut par un certain nombre de “nouvelles entreprises de réseaux” comme par exemple UBER ou Lime avec les trottinettes électriques. Pour finir, il nous faut aussi rappeler que le reste des entreprises de réseaux qui étaient alors des grands monopoles d’État se trouvent pour la plupart privatisés ou en voie de privatisation. Aéroport de Paris, EDF…


Ces questions sur les réseaux soulèvent aujourd’hui un certain nombre de questions politiques qui, si elles ne sont pas prises sérieusement en compte, laissent toute la place à ce capitalisme réticulaire de prospérer et s’accaparer ainsi des services publics ou des services et des infrastructures qui devraient appartenir à tous.


La coopération et l’interterritorialité un enjeu majeur pour les territoires


« Le pouvoir des territoires n’a d’avenir que dans ce qui les dépasse, les coordonne, les fait co-agir, et non dans ce qui les introvertis et cultive le souvenir d’une souveraineté ou d’une autonomie d’action perdue ».


Face à cette logique capitaliste de captation des réseaux et de mise en concurrence des territoires, Vanier appelle à la coopération, la réciprocité et la solidarité entre les territoires. Il faut alors accepter les différences entre des territoires plus faibles (à défaut d’un terme plus convenu) et d’autres plus forts, et ne plus penser qu’aujourd’hui le territoire est à la fois le cadre des problèmes et des solutions. La pensée en réseau nous permet d’éviter cet écueil sans pour autant - et là est l’habileté de Martin Vanier - nier les territoires et leurs limites spatiales et institutionnelles. Il est désormais question de dépasser les frontières et agir sur les réseaux et les nœuds pour que cette maille territoriale (composées de cette diversité de territoires) soit robuste et cohérente. Cela mène Martin Vanier à initier ainsi son propos : “Le pouvoir des territoires n’a d’avenir que dans ce qui les dépasse, les coordonne, les fait co-agir et non dans ce qui les introverti et cultive le souvenir d’une souveraineté ou d’une autonomie d’action perdue”. Ainsi, Vanier propose un réinvestissement des réseaux et des territoires par le politique et la question démocratique en plusieurs points essentiels :


- Le projet : établir un projet politique corroborant une “vision” communément partagée. Par exemple, les métropoles ont été pensées sur le modèle des intercommunalités (Établissements Publics de Coopération Intercommunale : EPCI) qui dans leur fondement sont des regroupements de communes autour d’un même projet, d’une vision partagée. Alors, les métropoles qui étymologiquement sont des « villes-mères » doivent mettre en place un dialogue entre les différentes communes et différents acteurs de son territoire pour co-construire un projet renouvelé cohérent et adapté aux spécificités locales. En bref, les métropoles sont des villes qui ne peuvent pas se concentrer uniquement vers les espaces mondialisés au nom de la compétitivité, mais doivent aussi accompagner et travailler avec les territoires autour d’elles sans pour autant les dominer et les écraser. L’idéologie CAME comme seul projet politique ne peut suffire dans la mesure où il est incompatible avec l’idée de solidarité ou de coopération.


- Politiser les réseaux : avec l’abandon des réseaux à de grands oligopoles privés (eau, télécommunication, transports, traitement des déchets) ou à des nouvelles entreprises des réseaux (UBER, Lime…) un certain nombre de décisions qui touchent à l’intérêt général sont prises unilatéralement et dans la seule logique du profit. Pourtant, ces réseaux soulèvent de vraies questions politiques sur lesquelles les citoyens et/ou leurs représentants devraient émettre un avis voire agir. Cela commence par une implication nécessaire des élus locaux là où ils le peuvent (dans les Syndicats Mixtes de Transport Collectif où lors de renégociations de contrats) mais cela peut aller jusqu’à la mise en régie de certains réseaux (comme l’eau). Il faut aussi dans un deuxième temps dépasser ses propres cadres territoriaux par la coopération entre les divers échelons mais aussi par l’interterritorialité où dans ce cas-là il propose même des mandats d’élus bi-territoriaux (ce n’est pas une proposition pour le cumul des mandats).


- La question démocratique par les citoyens. Si aujourd’hui nous sommes tous des territoriant.e.s, nos territoires sont traversés constamment par des gens qui n’y résident pas. Vanier soulève la question des usagers de nos villes à commencer par ceux qui y travaillent. Ces usagers-là n’ont aucune légitimité démocratique alors qu’ils pourraient se prononcer ou avoir un avis à donner sur le territoire qui fait aussi partie de leur cadre de vie. Pour cela, il propose comme première étape l’extension des concertations ou du vote sur certains projets. Si ses propositions restent lacunaires, ces questionnements sont de vraies pistes de réflexions dont nous devons nous emparer. C’est avant tout une question de démocratie et d’exercice démocratique.


Ce livre traite globalement de notre capacité individuelle et collective à renouveler nos représentations, notre vocabulaire et nos conceptions des territoires dans lesquels nous habitons. Ce modèle des territoires est en crise car il n’est plus en accord avec ce que le monde est, celui de l’hyper-mobilité et des réseaux. Sans apporter de vraies solutions, cette réflexion nous est précieuse dans la mesure où elle bouleverse notre point-de-vue nous permettant ainsi de penser différemment toutes les politiques locales.


Pierre Friedrich

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