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Changer d'échelle : Un siège européen au Conseil de Sécurité de l’ONU ?


Salle de réunion du conseil de sécurité des Nations Unies, en 2011 Crédit photo : Art L, publiée sous licence Creative Commons


L’idée que la France cède son siège au conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies à l’Union européenne en tant qu’institution communautaire fait bondir aux quatre coins de l’hexagone, tous bords de l’échiquier politique français confondus. Pourtant, il s’agit d’une question qui mérite d’être posée.


La polémique autour de ce sujet s’embrase le 28 novembre 2018 lorsque le vice-chancelier allemand Olaf Scholz suggère que la France pourrait céder ce siège permanent en faveur de l’Union européenne. Cette déclaration a fait l’effet d’une petite bombe diplomatique amenant même certain•e.s à diffuser la rumeur que la France allait céder son siège uniquement à l’Allemagne lors de la signature du Traité d’Aix-la-Chapelle. Pourtant, Olaf Scholz a même proposé qu’en contrepartie de cet acte, le poste de chef de cette délégation européenne auprès des Nations Unies revienne de manière permanente à un•e français•e. Revenons donc sur cette proposition.


La nécessité de réformer le conseil de sécurité


Le conseil de sécurité de l’ONU a été créé au sortir de la guerre, en 1946, et est composé des grands vainqueurs du conflit : les Etats-Unis, la Russie (ex-URSS), le Royaume-Uni, la Chine et la France, qui deviennent dès lors les « gendarmes du monde ». Toutefois, en 2019, plus de 70 ans après la fin de la guerre, le conseil de sécurité représente un ordre mondial bien révolu En effet, alors que les membres du Conseil représentaient plus de 50% de la population mondiale en 1945, ce sont aujourd’hui cinq Etats comptant pour moins de 30% de la population qui sont chargés de traiter les grands problèmes internationaux de sécurité et de paix. De plus, les équilibres géopolitiques ont été bouleversés de nombreuses fois, notamment depuis la fin de la guerre froide au début des années 1990. Cette composition est donc dépassée, et tend même à délégitimer fortement l’institution qui souffre d’un cruel manque de représentativité géographique et politique de la communauté internationale aujourd’hui.


Ainsi, l’idée de réformer cette institution est quelque chose de très répandu, et faire de l’Union européenne un membre permanent apparaît comme un bon début, qui pourrait lancer la dynamique de la réforme. En effet, afin d’illustrer le monde tel qu’il est aujourd’hui et non plus uniquement à travers une hiérarchie entre vainqueurs et vaincus d’un conflit passé, une des options possibles est de régionaliser les sièges. Cela permettrait à l’ONU d’être en accord avec les développements mondiaux récents, notamment en s’adaptant aux intégrations régionales croissantes (l’Union Européenne, l’ASEAN, le Mercosur, l’Union africaine etc.) mais aussi pour intégrer une meilleure répartition démographique. Ainsi, faut-il créer un siège pour chaque grande région : l’Afrique, l’Asie, le monde arabe, l’Amérique latine etc. ?


Cette proposition n’est qu’une modeste ébauche d’idée de réforme et il est nécessaire de continuer à réfléchir sur une nouvelle composition du Conseil de sécurité de l’ONU couplée avec un nouveau fonctionnement de l’organisation. De plus, cela risque de prendre du temps car aujourd’hui la Charte des Nations Unies ne mentionne que la présence « d'États » au Conseil, et il faudrait donc changer le texte pour se diriger vers cette forme de « conseil des régions du monde » qui permettrait de foncièrement changer la manière de concevoir la gouvernance internationale. De fait, un siège européen pourrait être un début de rééquilibrage des forces.


Et pour l’Union européenne alors ?


Du côté de l’Union européenne, même si la France est pour l'instant encore loin de vouloir abandonner son statut, l’idée germe et elle paraît même encore plus plausible si le Royaume-Uni, qui possède également un siège permanent, sort effectivement de l'UE. En plus d'accroître la légitimité de l’ONU, cela ferait de même pour l’Europe communautaire pour qui le déclin sur la scène mondiale est notamment lié au déclin de son pouvoir de négociation.


L’Union européenne est en effet le projet d’intégration régionale le plus poussé au monde et est érigé comme un véritable modèle pour tout continent, sous-continent ou région qui aurait un projet politique et économique commun. Ces institutions régionales, et notamment l’Europe, doivent pouvoir être représentées sur la scène politique mondiale pour promouvoir le multilatéralisme et faire face aux vieilles hégémonies nationales. La construction européenne a permis de bâtir un continent en paix où règne l’Etat de droit et devrait donc être considérée comme un interlocuteur privilégié sur la scène internationale lorsqu’il s’agit de résolution pacifique de conflits ou encore de promotion et protection des droits humains.


Toutefois, cet acte n’aurait de sens que s’il est accompagné de bien d’autres mesures d’approfondissement de l’Union européenne et notamment de sa politique extérieure commune. En effet, aujourd’hui, cette dernière reste beaucoup plus intergouvernementale que réellement communautaire, et si l’Union européenne obtient une place au Conseil de sécurité de l’ONU, elle devra être dotée d’une vraie diplomatie commune. Européaniser ce siège entend que le projet européen soit revitalisé notamment à travers une défense intégrée et indépendante.



Siège de l'ONU et drapeaux de tous les pays membres en 2005. Crédit photo : United Nations photo, publiée sous licence Creative Commons


Une proposition à bâtir


Une telle décision de la part de la France paraît aujourd’hui inconcevable mais cela apparaîtrait comme un vrai « vote de confiance » pour citer Benoît Hamon lors du débat télévisé du 4 avril sur France 2 qui a été le seul des douze candidats à être en faveur de cette proposition. En effet, cela permettrait de montrer que l’Union européenne est enfin vue comme un projet sérieux qui doit être approfondi. Par exemple, si le président Macron milite pour la création d’une armée européenne indépendante, et donc d'une politique étrangère commune, la logique voudrait donc qu’on aille également dans le sens de l’idée d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.


La proposition reste donc à bâtir et à préciser, en coopération avec les autres pays européens, car elle permettrait à la fois de poser les fondements d’une gouvernance démocratique et représentative mondiale à l’ONU, mais également de continuer le processus d’intégration européenne qui aurait bien besoin de retrouver le sens du collectif.


Salomé Robles