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[DOSSIER RUE] - RUE et monde du travail redéfinition et évolution de la notion de travail



En 2017, Benoît Hamon alors candidat à l’élection présidentielle française propose la mise en place d’un Revenu Universel d’Existence. Ce revenu se définit comme la mise en place dès l’âge de 18 ans, pour toute personne gagnant moins de 1,9 smic brut par mois soit 2800 € (ou 5600 € pour un couple), d’un surplus au revenu du travail. Cela permettrait un gain de pouvoir d’achat de plus de 2000 euros en moyenne pour environ 19 millions de français•es. Comment la mise en place d’un Revenu Universel d’Existence pourrait-elle alors modifier notre rapport au travail et à l'activité salariée ?


Qu'est ce que le travail ?


Dominique Méda écrit dans son livre Le Travail [1] que nous vivons dans « une société où la norme est de travailler, où les revenus s’acquièrent majoritairement par le travail, où le travail occupe une place et un temps très importants, l’absence de travail et donc de revenus, d’utilité et d’inscription dans un collectif est une catastrophe pour les personnes et pour la société, mais aussi que le travail est concurrencé par d’autres activités également source d’identité et porteuse de sens ». Cette phrase à elle seule résume la place que connaît le travail dans notre société, l’impact de son absence et sa plausible évolution. Étymologiquement, le terme travail est apparu au Moyen-Âge, et désignait alors un instrument de torture, le tripalium : on a donc ici l'idée d'un travail pénible. Ce terme finira par s’imposer dans son sens actuel au XIXème siècle lors de l’émergence du capitalisme. La notion de travail devient ensuite au XXème siècle une notion abstraite avec l’émergence de la théorie économique classique. Selon Dominique Méda le travail au sens contemporain est « une juxtaposition et l’assemblage » de différentes définitions :

  • selon Smith, le travail est un facteur de production, c'est-à-dire une puissance humaine ou mécanique qui crée de la valeur ;

  • selon Hegel, le travail est l’essence de l’être humain ;

  • sans une dimension plus contemporaine, le travail est une reconnaissance sociale, et il est possible d’en tirer des revenus, des droits, une protection : c’est le salariat.

La crise du travail


Cependant, aujourd’hui, le travail est en crise. Depuis les années 1970, la France connaît un fort taux de chômage avoisinant les 10 % assez régulièrement, sauf entre 2000 et 2007, où le taux de chômage est entre 7 et 9 %, chiffre encore relativement élevé. On parle notamment de halo du chômage, défini par l’INSEE par le fait que « certaines personnes souhaitent travailler mais sont « classées » comme inactives, soit parce qu'elles ne sont pas disponibles rapidement pour travailler (deux semaines), soit parce qu'elles ne recherchent pas activement un emploi. ».


À cela peut s’ajouter un halo de la pauvreté [2], c'est-à-dire des personnes ayant un revenu supérieur au seuil de pauvreté, ne touchant pas d’aides sociales.


Ainsi, la société de plein-emploi que la France a connu pendant les Trente Glorieuses n’est plus d’actualité depuis longtemps. Or, le système de protection sociale français s’appuie en partie sur un modèle dit "bismarckien", c'est-à-dire un modèle basé sur des cotisations sociales proportionnelles au salaire, où chacun•e cotise pour se prémunir des différents risques sociaux que sont le chômage, la retraite, la maladie et la famille. Ainsi, ce sont les travailleurs•ses qui financent la protection des personnes actuellement dans une situation liée à ces risques sociaux : cotiser ouvre des droits. Pour compléter cette protection, le système français emprunte également en partie au système dit "beveridgien", c'est-à-dire un système de protection minimale financée par l’impôt [3] : c’est le cas par exemple du Revenu de Solidarité Active (RSA). De part l’ensemble de ces mesures, le système français est donc celui d'un État providence, c'est-à-dire un État qui intervient dans le domaine social afin de garantir un niveau minimum de bien-être à l’ensemble de la population, en particulier à travers un système étendu de protection sociale.


Cependant, avec la montée du chômage et une forte augmentation des formes atypiques d’emploi (CDD, intérim, ...), le financement de ce système a montré ses limites. La solution alors trouvée par le gouvernement Barre lors du mandat de Valéry Giscard-d'Estaing (1974-1981) a été de réduire la taille de l’État social en réduisant les dépenses publiques, politique que la France a depuis lors toujours continuée, en réduisant les montants des cotisations patronales et salariales et le montant des prestations de l’État. L’État providence est alors entré en crise. C’est la thèse développée par Pierre Rosanvallon en 1981 dans son livre La crise de l’État providence. Cette crise est triple :

une crise financière puisque le système comme nous l’avons vu a des difficultés à se financer. La dette de la Sécurité sociale, soit de l’ensemble des caisses couvrant les différents risques, était de 200 milliards d’euros en 2015 ;

  • une crise d’efficacité, puisque malgré toutes les réformes mises en place le chômage reste structurellement haut et les inégalités augmentent ;

  • une crise de légitimité, notamment par l’opacité des dépenses publiques qui suscite des questions quant à l’utilisation des fruits de la solidarité nationale.

La crise traversée par l’État providence pourrait de plus encore se renforcer avec la robotisation de l’industrie et donc de la production. En effet, les machines pouvant remplacer dans certaines situations du travail humain, les travailleurs•ses se retrouvent alors soit au chômage, soit replacé•e•s ailleurs dans le processus productif. Ainsi, cela creuse encore l’écart de financement entre les dépenses de l’État, c'est-à-dire les allocations chômages de plus en plus importantes, avec les recettes, ici nulles puisque la machine ne cotise pas. C’est pour cette raison que Benoît Hamon lors de la campagne présidentiel avait proposé la mise en place d’une taxation des robots, afin de combler partiellement cette différence et de mettre en place un nouveau pilier de protection sociale à travers le revenu universel.


La mise en place d’un RUE permettrait alors d’améliorer les conditions de vie et le pouvoir d’achat des français. Le RUE permettrait également une réduction du temps de travail, afin de mieux le partager. De plus, cela peut modifier le rapport de force entre l’employeur•se et le/la salarié•e, en créant un filet de sécurité lors d'un licenciement, voir même en cas de départ volontaire. Le RUE permettrait alors une meilleure protection des salarié•e•s. Pour les salarié•e•s précaires du halo de pauvreté, le RUE permettrait d’augmenter significativement leur revenu et leur permettre de regagner du pouvoir d’achat ainsi que de la stabilité.


Une autre dimension de la crise du travail : le nouvel esprit du capitalisme


Par ailleurs, depuis l’apparition du travail, celui-ci a considérablement évolué, notamment avec l’apparition du travail industriel. Ainsi, selon Marx, l’ouvrier•e est privé•e des moyens de production et est exploité•e par le capitaliste. Puis, du début au milieu du XXème siècle est mis en place le taylorisme : les ouvrier•e•s sont ainsi spécialisé•e•s, formé•e•s et chronométré•e•s sur une tâche précise. Puis le fordisme apparaît, avec le travail à la chaîne. Dans les deux cas l’ouvrier•e n’est pas libre de s’exprimer dans son travail, ni dans son rythme. Il/Elle ne voit même pas son apport au produit final, souvent minime au vu de la division du travail. Le travail est répétitif et ennuyant et l’ouvrier•e n’a aucune autonomie dans son travail, avec une hiérarchie très marquée.


Cependant, en mai 68 un importante critique du capitalisme se fait entendre, notamment sur deux points. D'une part, une critique dite artistique, portant sur le fait que les produits sont standardisés avec aucune créativité, d'autre part une critique sur les salaires et l'exploitation sociale et matérialiste. Une seule sera prise en compte, à savoir la critique artistique.


En effet, selon Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme, le capitalisme s’est transformé par l’intermédiaire des manuels de gestion dans les années 90 : le vocabulaire utilisé change par rapport à ceux des années 60. Alors que les années 60 des termes comme cadres, hiérarchie, sécurité, carrière, rationalité, etc. sont utilisés, les termes de manager, expert, compétence, flexibilité, projet, confiance font leur apparition dans les années 90. Même si à l’époque ces termes ne sont pas nécessairement appliqués dans les entreprises, ces derniers correspondent davantage à un modèle où le/la salarié•e est plus libre : son supérieur a moins d’impact sur son travail, lui fait davantage confiance, le/la surveille donc moins. La tâche n’est plus ici répétitive mais change selon les attentes de l’entreprise, mais aussi les projets, qui sont le moment idéal pour permettre à l’individu de s’exprimer, d'avoir un impact sur le produit fini. Même si ce modèle n’est pas présent dans l’ensemble des entreprises, ni à l’époque ni aujourd’hui, nous pouvons tout de même constater qu'il a modifié en partie le travail et les relations de travail des salarié•e•s.


De plus, si les entreprises ne mettent pas davantage en avant ce modèle, ce sont les salarié•e•s eux-mêmes qui le mettent en œuvre en s’affranchissant du modèle de l’entreprise. Cette tendance peut être perceptible avec la création des start up. L’avènement des nouvelles technologies permettent également à chacun de devenir « son propre patron » de devenir indépendant et donc de laisser libre cours à sa créativité, de choisir ses conditions de travail... Le RUE permettrait alors de développer le statut des indépendants, aujourd’hui précaire. Avoir ce revenu minimum peut les protéger davantage que les mesures mises en œuvre actuellement. En effet, 50 % des indépendants ne déclare aucun revenu et 90 % un revenu inférieur au SMIC, 55 % d’entre-eux sont dans une situation de cumul et sont moins bien couverts que les salarié•e•s par la Sécurité Sociale. Bien plus qu’une protection le RUE est un instrument de libération de l’expression de chacun par son travail. Le modèle de l’entreprise ne disparaîtra pas pour autant : on peut imaginer que les entreprises restant sur une organisation du travail rigide, hiérarchique avec peu de liberté pour le salarié seront en difficulté pour recruter, voire pourraient à terme disparaître. Mais l’entreprise en tant qu’acteur économique épouserait davantage un modèle plus proche de celui des manuels de gestion des années 90. Le RUE permettrait donc de favoriser l’évolution du travail.


Ainsi, bien plus qu’un instrument de protection des salarié•e•s, ce dernier permettrait à chacun de se libérer d’un travail qui ne permettrait pas de s’exprimer et de lui plaire. Le travail pourrait (re)devenir un moyen d'émancipation pour tou•te•s.


Guillaume


[1] Le Travail, coll. Que sais-je ? , PUF, 2004

[2] Ce « halo » de la pauvreté, qui inquiète le Secours catholique, Les Échos, 08/11/18

[3] Plus de détails sur les systèmes bismarckiens et beveridgiens : https://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/protection-sociale/definition/systemes-bismarckien-beveridgien-protection-sociale-quelles-caracteristiques.html


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