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Happycratie, bienvenue dans la dictature du bonheur

Avec Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Edgar Canabas et Eva Illouz s’attaque frontalement à l’industrie florissante du développement personnel. Les deux chercheurs plongent au coeur de la psychologie positive et de ses mécanismes pour en critiquer son ode à l’individualisme comme clef de voûte de l'idéologie libéral actuel.




“Faut-il boycotter le bonheur une bonne fois pour toutes ? Oui, répondent les auteurs de Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. [...] Rencontre avec Edgar Cabanas, coauteur du livre choc de la rentrée.” Madame Le Figaro, le 14 septembre 2018. “On pourrait comparer Happycratie à une cellule de dégrisement, tant l’ivresse du bonheur nous a gagnés.” La Croix, le 13 septembre 2018. “Happycratie est une émanation de cette confrontation entre deux courants intellectuels que tout oppose politiquement.” Slate, le 23 août 2018. “Dans un ouvrage érudit et percutant, la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas livrent une charge en règle contre la "psychologie positive".” Europe 1, le 18 septembre 2018. C’est une sortie en trombe que fait Happycratie en août 2018 sous une pluie de critiques dithyrambiques.

Des rayons entiers dédiés dans les librairie à la simple catégorie développement personnel, aux émissions de télé, multiples articles de blog vantant la Miracle Morning Routine aux publicités pour des coachs personnels vous permettant de remettre votre vie sur pieds à la seule force de votre esprit, la psychologie positive est partout. Il est normal qu’un livre en dénonçant les méthodes fasse une rentrée littéraire aussi tonitruante.


Le XXIème siècle : âge d’or de la psychologie positive


Dans Happycratie, Edgar Cabanas et Eva Illouz s’attaque à la nouvelle industrie du Bonheur. Depuis le début du XXIème siècle, la psychologie positive a pris un essor considérable sous l’impulsion notamment de personnage comme Martin Seligman, élu président de la American Psychological Association en 1998. La psychologie positive a désormais imprégné dans tous les cercles de la société, et les recherches dans ce domaine représente aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de dollars de financement chaque année. “L’un des derniers exemples en date, sans doute le plus spectaculaire, est le programme, baptisé Comprehensive Soldier Fitness (CSF), mené depuis 2008 par l’armée américaine sous la supervision de Seligman et du Positive Psychology Center - initiative financée à hauteur de 145 millions de dollars...”. La psychologie positive fait de la recherche du bonheur et de l’épanouissement personnel son fer de lance. A travers des centaines de livres et de coachings, la psychologie positive vous explique comment l’expression des émotions positives et la focalisation sur un comportement optimiste face aux difficultés de la vie vous permettra de vous épanouir et de développer votre personne jusqu’à un stade supérieur, de bonheur et de bien-être.





La psychologie positive ou le soft power du libéralisme


Dans cette charge en règle contre la psychologie positive, la liste de critiques est longue : problème de véracité scientifique, lien entre psychologie positive et libéralisme ou encore la normativité entrainée par cette industrie du bonheur.

Pour Cabanas et Illouz, la psychologie positive ne fait que reformuler des idées qui ne tiennent que du bons sens dans un phrasé technocratique pseudo-scientifique pour qu’il résonne aux oreilles de ceux qui sont prêts à l’écouter comme la révélation d’une nouvelle théorie scientifique infaillible. Le problème majeur étant que les psychologues positifs font des généralités et des scientificités de calculs flous et de recherches subjectives comme le prouve l’analyse du travail de Barbara Frederickson où une analyse poussée remet en question la véracité de ses calculs de ratio de positivité. Frederickson reconnaît le bien-fondé de la critique et la contestation de son modèle mathématique mais pour autant ne remet pas en question tout le reste de sa théorie.

La critique la plus importante, selon moi, présente dans ce livre est bien l’analyse des liens entre psychologie positive et économie, et, psychologie positive et libéralisme. Avec une plongée dans la politique d’aujourd’hui, Happycratie démontre comment l’immiscion des théories du bonheur en politique sert la non-action des politiques et la non-lutte contre les inégalités. Dès ses débuts, la psychologie positive s’est liée à l’économie qui cherchait déjà depuis plusieurs années à pouvoir quantifier le bonheur sous l’impulsion de Sir Richard Layard persuadé que le rôle ultime de la politique est de maximiser le bonheur d’une société. Le but n’est plus de mesurer en terme de coût financier ou d’argent mais en terme de quantité de bonheur apportée. Différentes équations ont alors été inventées pour calculer de façon scientifique - nous avons déjà vu plus en avant que les deux auteurs remettent en question la véracité scientifique et l’objectivité des procédés mathématiques utilisés par les experts de la psychologie et de l’économie positive - comme le concept de Bonheur National Brut (BNB) ou celui de “l'indice de développement humain”.


En les présentant comme scientifiques et objectifs, les experts de la psychologie positives en font des instruments de politiques publiques fiables. Ces instruments permettent alors de dépolitiser les politiques publiques, en en faisant que des réponses technocratiques à des problèmes donnés, en effet “Les chercheurs concernés tentent d’échapper à tout questionnement de type culturel, historique ou idéologique en invoquant la dichotomie science-valeur : puisque leur approche est scientifique, le portrait qu’ils donnent de l’individu heureux serait parfaitement neutre et objectif, exempt de connotations morales, éthiques et idéologiques. Une telle affirmation est pourtant douloureusement contredite par un constat évident : le bonheur tel qu’ils le présentent entretient un rapport extrêmement étroit avec les principaux postulats individualistes et les principales exigences éthiques de l’idéologie néolibérale.”


La théorie du bonheur telle que présentée par les experts de la psychologie positive est étroitement liée aux principes individualistes reposant sur la responsabilité personnelle de l’individu comme développée au chapitre 2 “Raviver l’individualisme”. Ceux-ci cherchent à “institutionnaliser l’individualisme , et ce, au moyen d’un discours se voulant scientifique, donc neutre, dépourvu de connotation idéologique et faisant autorité”. La psychologie positive sert alors avec un discours se voulant neutre et scientifique à promouvoir des politiques néolibérales claires et idéologiquement marquées au titre que l’individualisme accroît le bonheur alors mêmes qu’un certain nombre d’études sérieuses prouvent le contraire et font le lien entre l’augmentation de l’individualisme dans les sociétés et et l’augmentation du nombre dépressions, de l’angoisse ou des maladies mentales. Mettre l’accent sur la responsabilité individuelle amène à nier toutes les variables non-individualisées comme la question des revenus pour ne s’intéresser qu’à des variables psychologiques. Des études qui tendent à prouver par exemple que les revenus n’ont aucune importance dans le bonheur et le bien-être d’un individu font perdre leur légitimité aux politiques de baisse des inégalités puisque cela n’a pas d’incidence sur le bonheur individuel.


Finalement ces théories permettent de mettre en place des politiques technocratiques et néolibérales déshumanisantes et empêchant toutes critiques puisque fiables scientifiquement et basées sur le bonheur des individus donc avec une perspective forcément humaine. Happycratie dénonce et démontre comment la psychologie positive sert d’outils aux néolibéraux et aux capitalistes pour instaurer des politiques sous couvert de support scientifique alors même que ces études sont remises en questions par des acteurs sérieux de la recherche en sciences sociales et l'efficacité des programmes mis en place. En ce sens, Happycratie est un véritable essai politique qui s’attache à déconstruire l’idéologie ambiante actuelle et les politiques publiques néolibérales qui en découlent dans nos sociétés modernes.


Une négation de l’individualité


La troisième critique majeur qu’Happycratie adresse à la psychologie positive est celle de la normativité. Les experts de la psychologie positive font le lien entre bonheur et bonté, les gens heureux serait forcément des gens biens. ce discours est extrêmement pervers et amène à dire que si les gens qui se sentent bien sont heureux, les personnes qui se sentiraient mal et seraient malheureuses ne seraient pas de bons individus. Aujourd’hui ce discours est devenu une norme, et c’est problématique car cela signifie que en l'absence de bonheur il y a un dysfonctionnement. Les émotions positives sont censées faire des individus de meilleurs personnes : “des individus résilients, sains et épanouis”. Seules ces émotions peuvent leur permettre de développer des relations saines et une identité stable. Les personnes qui ne ressentent pas que des émotions positives seraient donc vues comme des individus dysfonctionnels. Cette nouvelle société voulue par les experts de la psychologie positive stigmatise l’expression d’émotions considérées comme négatives, exprimer un mal-être deviendrait alors une preuve de faiblesse ou vulnérabilité. La psychologie positive réfléchit d’une façon extrêmement manichéenne ou toute émotion négative est rejetée catégoriquement. Ils n’émettent pas la possibilité que les émotions négatives peuvent parfois avoir une incidence positive, comme la haine ou la colère qui peuvent permettre d’émettre un critique sociale ou de se révolter contre un système corrompu.


Enfin, Happycratie est véritablement un des livres forts de la rentrée littéraire 2018 en Sciences Sociales. Il apporte une véritable explication scientifique et aide à remettre en question et en perspective cette nouvelle science qu’est la psychologie positive dans un contexte historique et politique. En remettant au centre du jeu la pensée critique, Cabanas et Illouz recadrent le débat autour de la psychologie positive et mettent ses experts face de leurs contradictions et leur manque de rigueur scientifique. Ce livre, c’est l'opposition entre deux monde, celui idéologique des émotions positives de la psychologie positive versus le monde de la pensée critique et de la recherche scientifique de Cabanas et Illouz.


Mathilde Lagadu

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