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L'adoption pour les couples homosexuels : rencontre avec Léa Filoche

Léa Filoche est conseillère de Paris depuis 2008. Ancienne syndicaliste étudiante, elle a une formation d’assistante sociale puis de gestion de ressources humaines. Siégeant à ce tire au Conseil des Familles de la ville de Paris, elle démissionne en juin 2019 suite à inacceptables discriminations. Pour la Coopérative, elle a bien voulu revenir sur cet épisode et sur la difficile application de la loi de 2013, ouvrant l’adoption à tous les couples.

Léa Filoche, conseillère Génération·s de Paris (Photo : LP/Christine Henry)


Tu as été, pendant 6 ans, membre du Conseil des Familles de la Ville de Paris. Ce conseil est chargé de confier des enfants nés sous secret à des couples qui ont fait des demandes d'adoption. Depuis 2013, l’adoption par les couples de même sexe est autorisée en France. Sept ans plus tard, quel est l’état de la situation ?




Il faut dire que malheureusement, la loi n’est pas complètement appliquée. Les préjugés qui ont été révélés pendant les débats du mariage pour tous perdurent assez vertement dans beaucoup de Conseils des familles, à Paris et ailleurs. Les associations “familiales” (les Union Départementales des Associations Familiales, ainsi que les associations d’anciennes pupilles de l’Etat) y sont majoritaires, et accusent une vision de l'adoption très datée. La seconde chance que l’adoption peut représenter y est peu représentée.


L’adoption par un couple homosexuel est vu comme une double peine. 
Dans les faits, les “échecs d’adoption” sont très rares, surtout chez les enfants de moins de 3 mois. Le critère principal supposé être retenu est celui de l’ancienneté de la demande. Le conseil de famille ne devrait donc qu’ordonnancer, mais le subjectif y intervient. Des critères qui ne devraient pas être considérées entrent dans la décision. 




Le fond du problème est celui-ci : le conseil de famille n’est plus aussi pertinent aujourd’hui qu’avant. Il a créé après la guerre pour répondre au nombre d’orphelin très important. En toute logique, il fallait contrôler les familles adoptantes. Le contexte est aujourd’hui exactement inverse. Il y a très peu d’enfants à l’adoption, 40 enfants nés sous X par ans contre 350 familles agréées pour adopter. Toutes sont saines, aptes,et ont passé toutes les étapes d’agrément. 




La démarche du Conseil des Famille est très intrusive : on avait même la photo des gens ! Cela n’a aucun sens. J’ai beaucoup œuvré pour que les démarches soient anonymisées : les photos ont été retirées il y a un an, les dossiers de présentation des familles ont été épurés pour rentrer moins dans la vie personnelle des gens. Les familles ont été déclarées aptes par des professionnels du département, cela devrait être un critère suffisant ! Ce genre de décision relève d’un métier d’accompagnement social.




C’est l’inclusion de la politique dans la vie privée des gens ?




Oui, ces préjugés et considérations prévalent dans la décision finale. Une décision qui devrait relever des professionnels .Le conseil des familles ne devrait pas donner d’avis pour les enfants nés sous X, mais juste faire du suivi.




Tu as annoncé le 8 novembre ta décision de démissionner du conseil de famille parisien, après six ans dans cette instance, pour dénoncer une inégalité “de traitement entre les différents candidats à l’adoption”. Comment ça se passait, au Conseil de Paris ? As-tu des exemples de ces inégalités de traitement ?




Cela faisait plusieurs mois que dès que je sortais du Conseil de Famille, j’étais fole de rage. J’étais la seule à tenter de respecter l’objectivité. Les autres se mettaient d’accords pour que les couples homosexuels ne puissent pas adopter, peu importe l’ancienneté de la demande. Il n’y a eu aucune adopté de couple homosexuel de 2013 à 2019 : les couples hétérosexuels passaient devant, même quand ils sont plus anciens dans la demande.




Dans 80% des cas, la femme qui arrive à l'hôpital et qui accouche sous x peut laisser une lettre ou un objet que l’enfant, à partir de ses 13 ans, pourra récupérer s'il le souhaite. Cela va dans les archives du département, qui les conserve presque à vie. Un jour, une femme est arrivée avec son compagnon. le couple découvre que madame est enceinte, qui décide d’accoucher sous X. Elle laisse alors quelque chose à l’enfant dans l’enveloppe. L’enfant est placé en pouponnière. A l’examen de ce dossier, un membre du conseil de famille déclare: “ça va être compliqué pour cet enfant de découvrir qu’il avait un papa et une maman, si il est adopté par un couple homosexuel”. Après discussion, la personne a avoué que le fond de son problème était que l’enfant soit adopté par un couple homosexuel.




Quand je suis partie, il y avait eu un renouvellement du Conseil de Famille. Avec des personnes soit disant plus “ouvertes”. J’ai fait un Communiqué de Presse au mois d’octobre, en arguant que cela allait être un échec politique. Le représentant du Préfet est venu lui même en Conseil de Famille, en essayant de pousser la candidature d’un couple homosexuel. Cela n’a pas fonctionné : les membres du conseil se sont assis sur le représentant de l’Etat. Je me suis dit qu’en venant siéger ici, je cautionnais cela. J’ai démissionné à ce moment là.




Depuis l'annonce de ma démission, le second Conseil de Famille de Paris (ndlr : celui où Léa Filoche ne siège pas) a accepté la demande d’adoption d’un couple homosexuel . Le sujet avait fait parler suite à ma démission. J’espère pouvoir, au début du prochain mandat, pouvoir intégrer un nouveau conseil des familles renouvelé.




Il est fréquent que des services d’adoption se fassent épingler concernant leurs méthodes. Par exemple, « en juin 2018, la responsable du service adoption de Seine-Maritime avait été relevée de ses fonctions après avoir affirmé que les couples homosexuels devaient se voir plutôt confier des "enfants atypiques". Comment faire respecter l’égalité des droits et mettre fin aux comportement discriminants de certains membres de ces organismes ?



Il y a 2 angles : de la formation, répéter, reformuler. Le modèle-type qui peut adopter a toujours été jusque là : un couple hétérosexuel avec un emploi stable, entre 30 et 40 ans. On parle ici de professionnel à qui on demande depuis 6 ans de modifier leurs habitudes professionnelles, et de type de famille. On leur demande aujourd’hui de changer de paradigme et cela ne se fait pas du jour au lendemain.




Il faut également de revoir en profondeur le fonctionnement des Conseils de Famille. La décision de confier un enfant de moins de 3 mois à des familles ne peut pas se prendre dans les mêmes conditions qu’il y a 70 ans. Il y a moins d’enfant. Les familles sont toutes déclarées aptes, le conseil de Famille n’a pas à redonner un agrément. Cela ne devrait pas relever de notre décision.



As-tu un livre, un film ou une série à conseiller ? 




Je conseille un reportage qui s’appelle : “Louise, son père, ses mères, ses frères et ses soeurs”. C’est un documentaire qui a 12 ou 13 ans. Louise est née en 1985, dans une famille homoparentale grâce à l’aide d’amis de la famille. A ses 18 ans, un documentaire a été réalisé car elle cherchait à être adoptée par son autre mère, qui n’est pas sa mère de naissance. Jusque là, pour des questions pratiques, elle avait porté le nom de son père biologique. Et à ses 18 ans, et pendant presque 5 ans, elle a entrepris une démarche d’adoption qui a été faite.




Propos recueillis par Alice Bosler


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