• .la rédac

L’intelligence artificielle, progrès humain ou progrès pour certains ?

Nous ne pouvons pas nous leurrer : le travail de demain est déjà là. Nous ne pouvons plus ignorer l’impact de l’automatisation du travail et intelligences artificielles sur l’emploi et ses formes. Alors, comment faire du progrès technologique un pilier du progrès humain ? En ne laissant pas les libéraux dicter les règles du jeu.

Dans une conférence à l’INSA en 2013, Bruno Bonnell, grand investisseur lyonnais et inventeur du concept de robolution, confiait qu’aujourd’hui, avec l’arrivée de la voiture autonome, “[il] n’investirait pas dans une société de taxi.» Bien loin de la destruction créatrice conceptualisée par Schumpeter et plaidée par M.Macron et le MEDEF aujourd’hui, les robots et l’intelligence artificielle remplacent aujourd’hui les humains dans les tâches quotidiennes et en premier lieu dans le travail. Cette force technologique est bien plus puissante que ne l’estime le gouvernement actuel. Disons le à ce gouvernement qui se veut si moderne, c’est ici qu’est la réelle disruption et c’est sur ce sujet que la France doit se positionner ; les transformations seront alors rapides et brutales et la préparation nulle. Mais qu’est cette intelligence artificielle dont on parle tant, dont les fans de fiction se régalent et qui perturbe l’ordre établi ? En quoi cette intelligence révolutionne le monde ? Comment se comportera-t-elle dans le monde technicien et libéral dans lequel nous vivons ? Quelles questions éthiques cela pose ? Quelles visions politiques et quelles solutions offrons-nous ?


Un peu d’histoire


Vers la fin des années 1930, les neurologues comprennent que le cerveau fonctionne par impulsion électronique et par calcul qui peut être modélisé mathématiquement. C’est réellement en 1956 que le terme d’intelligence artificielle est déclaré par des ingénieurs d’IBM car il est alors admis que la connaissance de l’apprentissage humain est suffisamment bien décrit pour pouvoir être simulé sur un ordinateur.

Dès lors les techniques utilisées pour créer l’intelligence artificielle ont explosé, portées par la concurrence entre entreprises mais aussi par la fiction. L’objectif de Google est ainsi de créer, à l’image de Star Trek, un ordinateur qui est capable de répondre à n’importe quelle question qu’on lui pose, l’objectif ultime étant même d’y répondre avant que l’utilisateur ne la pose.


Si l’on devait résumer l’intelligence artificielle, c’est un énorme cerveau qui a une mémoire quasi infinie et qui réalise plus d’opérations à la seconde que le cerveau humain. Il devient ainsi plus puissant, peut analyser plus de données simultanément. La particularité d’une intelligence artificielle est qu’elle est capable d’apprendre et de modifier ses réactions sans qu’un humain n’ait besoin de toucher au programme. En quelques sortes avec l’apprentissage (Machine Learning), elle est capable de se programmer elle-même.


Prenons un exemple concret : un GPS. L’humain qui veut connaître l’itinéraire le plus rapide entre deux points devra prendre une carte, calculer la distance entre ces deux points selon 3 ou 4 chemin possibles, peut-être écouter la radio et téléphoner à quelques amis pour établir le plus rapide. L’intelligence artificielle elle, considérera une centaine d’itinéraires différents, les calculera tous et prendra les informations officielles de trafic disponibles sur internet, tout cela en un quart de seconde et fera la synthèse en autant de temps. Mais de plus, si des humains ne respectent pas de manière systématique un itinéraire conseillé, elle sera capable de le prendre en compte pour modifier sa proposition d’origine. Elle peut ainsi deviner les embouteillages travaux etc…

Adaptée sur des machines avec des capteurs de données physiques (température, présence d’objet etc…), on peut créer des robots absolument autonomes qui intègrent tous les paramètres de leur environnement comme les Humains le font.


Géographiquement, ce sont les Etats-Unis et les pays asiatiques qui sont en pointe sur la recherche dans ce domaine. Cependant, ce n’est pas tant une question de formation que de moyens et beaucoup de Français partent à l’étranger pour développer ces technologies. Il faut bien se rendre compte que c’est une nouvelle révolution industrielle qui se joue car à terme, la technique ne fait pas qu’engendrer de la technique ; elle la crée au sens où elle peut la concevoir, l’imaginer et ce sans contrôle humain.


Un marché de données et un coût pour la société


Une grande ressource nécessaire à l’intelligence artificielle est la donnée. En effet, pour parvenir à tirer une conclusion des informations qu’elle analyse, l’intelligence artificielle doit avoir, un peu comme l’intelligence humaine, de l’expérience. Or la seule expérience que l’IA peut acquérir est celle provenant de l’être humain. Ainsi, des données sont récupérées à l’insu de chaque utilisateur d’internet. Les données de localisation des utilisateurs, la saisie des CAPTCHA, l’acceptation de cookies, les préférences sur réseaux sociaux sont autant de prises d’informations qui permettent d’enrichir les IA des plus grands groupes internet mondiaux. En France, environ 80% des données partagées sur internet sont captées par les géants de l’informatique (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, IBM).


Cela pose des problèmes éthiques tout d’abord de collecte des données sur les individus qui ont le droit à l’anonymat. Cela pose également à terme, un problème de libre arbitre de l’humain. Les conséquences néfastes de l’IA sont bien représentées dans les fictions telles que Black Mirror ou I Robot. On y voit alors des humains dépendants et même soumis à l’algorithme et à la technique qui ont achevé la rupture avec le monde naturel pour le monde technicien.


L’intelligence artificielle permet par exemple la reconnaissance faciale avec la vidéo surveillance. Elle pourra également identifier des situations où des individus commettent des actes illégaux et mobiliser les ressources immédiatement. On peut également imaginer des détections automatiques d’incendies, des camions autonomes d’extinction des feux pour alors s’approcher au plus près des flammes car moins craintifs de la chaleur et ainsi être plus efficace que des pompiers traditionnels. Le coût pour l’humain sera d’être, filmé, épié, analysé sans cesse.


Étant difficilement limitable, et utilisant et stockant une quantité importante de données de toutes sortes, l’intelligence artificielle remet en question tous les choix éthiques réalisés jusqu’alors; choix que l’on doit dès lors se reposer à l’aube de cet outil nouveau.

L’autre ressource primordiale pour la robotique et l’intelligence artificielle sont les ressources naturelles pour créer l’énergie et la matière qui supportent l’IA. Le besoin en matière première augmente chaque année de 8% et on estime d’ailleurs qu’en 2040, les besoins pour l’IA auront dépassé les capacités de production mondiales. Elle représente donc un coût pour la planète et donc pour l’humanité entière.


Une chance pour le capitalisme


Cette nouveauté est une véritable aubaine pour les propriétaires de capitaux de production qui vont ainsi encore pouvoir diminuer la quantité de capitaux humains nécessaires à la production de richesse. De ce point de vue libéral, robots et intelligence artificielle permettent de rentabiliser toujours plus le capital en supprimant simplement l’intervention humaine dans le travail. Malgré les discours du président de la République et de sa majorité, en 2017, un rapport du conseil d’orientation pour l’emploi estime que la moitié des emplois seront impactés par les mutations technologiques. L’OCDE a pour sa part, annoncé que 14% des emplois seraient détruits à cause de la robotisation. Le plus gros impact de l’intelligence artificielle par rapport à la simple robotisation est que même les professions les plus qualifiées pourraient être touchées. Ingénieurs, économistes, graphistes et d’autres encore ne sont pas à l’abri que demain, leurs emplois soient remplacés par un super-ordinateur et qu’il exécute leurs tâches de manière plus rapide et fiable.


L’un des secteurs les plus touchés est celui du transport. Des entreprises telles que Google, Tesla ou encore Uber cherchent à inventer la voiture autonome. Ainsi les emplois de transport de personnes et de marchandises sont directement menacés. Ces services offriront une rentabilité exceptionnelle pour les entreprises. La Chine a récemment inauguré un TGV capable de se déplacer à 350km/h sans chauffeur.

C’est également le cas dans la santé, où des algorithmes intelligents permettent de synthétiser les données du monde entier pour établir des diagnostics plus précis. A terme dans tous les domaines, l’analyse de données permettra de rentabiliser les productions au maximum et ce, en embauchant le moins de personnes possibles.


Une libération pour l’humanité, vers un monde sans travail


Il apparaît tout de même que l’IA et la robotisation présentent de vastes avantages pour l’humain. En effet, comme Marx ou Schumpeter le pensaient, la technique permet d’affranchir les travailleurs de tâches usantes. Elle permet de se libérer du travail aliénant en remplaçant d’abord les métiers que s’imposent certains travailleurs dans le simple but de pouvoir gagner leur salaire à la fin du mois pour vivre. Dans ce modèle de société, les tâches réalisées aujourd’hui sans réelles vocations pourraient être réalisées par des robots. Chacun ainsi pourrait suivre des vocations et prendre le temps nécessaire afin d’y accéder. Nous pourrions enfin arrêter de travailler pour vivre et consacrer notre temps et notre énergie à des activités épanouissantes. Ce mode de vie et de société ne peut évidemment que se dérouler dans un monde post-croissance. Il est pour cela important de reconsidérer la technique comme un moyen de faciliter la vie de l’humain et non comme une fin en soi telle que la société de consommation nous l’impose.


Les capacités de l’intelligence artificielle associées à la robotique pourraient ainsi contribuer à une plénitude et accomplissement général, à la condition de l’accompagner de nouvelles politiques de protection sociale, pour faire en sorte que le progrès technologique soit au service du progrès humain, et non l’inverse.


Des décisions politiques urgentes et nécessaires


On peut conclure que l’IA permet le meilleur comme le pire. D’une société d’abondance et de bien-être généralisé à un monde d’asservissement aux algorithme commerciaux de grands groupes privés américains, la différence est en réalité relative à nos choix de société qui se décident aujourd’hui.


Le rapport Villani s’exprime très clairement pour une intelligence artificielle ancrée dans le système libéral. Son but est de construire un espace européen de la donnée pour pouvoir être compétitif avec les entreprises américaines. Or développer sur un modèle libéral l’IA c’est assurer une exploitation irrégulée des ressources naturelles et garantir une exploitation des données personnelles par les entreprises privées.


Il y a en revanche à l’intérieur, des points de vue intéressants pour promouvoir la recherche dans ce domaine en France, pour améliorer les secteurs agricoles et de la santé notamment. Il développe ainsi un plan pour promouvoir l’intelligence artificielle en France, ce qui est primordial car il est nécessaire que nos chercheurs restent en France pour ne pas laisser les pays maîtres du capitalisme mondial imposer leur loi.


Dans un modèle de post-croissance, il faudra garantir la sobriété énergétique il sera alors urgent de convoquer un comité de réflexion sur les nouvelles technologies composé de citoyens représentatifs de la population, d’experts en technologie (ingénieurs et philosophes de la technique) et de personnes politiques habituées aux lois. Ce comité aurait pour responsabilité d’établir des limites à l’innovation technologique. Il permettrait ainsi de garantir le développement des technologies d’un point de vue éthique et responsable.


Les technologies en règle générale ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. Bien souvent considérées comme mystiques et inquiétantes elles ne sont en fait que des moyens pour faciliter la vie de l’être humain. C’est en réalité l’utilisation que l’on en fait qui importe et cette utilisation doit relever d’une volonté politique. A l’heure où les dirigeants attentiste subissent les lois du progrès techniques. La politique doit ainsi redevenir cette force qui se projette dans le futur pour organiser la vie en société au plus proche du citoyen.


Pierre Chaligné

SUIVEZ-NOUS

©2019 - Culture G / Les Jeunes Génération·s