• .la rédac

L'ITW - Barbara Romagnan : "La Gauche a lâché les armes sur une importante bataille culturelle"


Crédit Photo - Albert Facelly pour Les Jours

Barbara Romagnan est autrice du livre « Mon pays me manque : Que sont devenus les droits de l'homme ? », paru le 12 septembre 2019 aux éditions “Libre & solidaire”, dans lequel elle retrace le quinquennat de François Hollande, 5 ans de renoncement de la gauche socialiste, sur les questions humanistes et de libertés publiques notamment. Frondeuse, bien qu’elle préfère le terme “cohérente et fidèle à ses idées”, Barbara Romagnan a été députée du Doubs de 2012 à 2017 sous l’étiquette socialiste, étiquette qu’elle a quittée en octobre 2017, quelques jours après que les députés socialistes aient voté pour l’intégration de l’état d’urgence dans le droit commun. Enseignante, elle trouve comme source à son engagement la question de la lutte contre les discriminations, pour la dignité humaine et les libertés fondamentales. Elle a bien voulu nous accorder un entretien.


Alice Bosler : Sous le quinquennat Macron, on constate que les libertés fondamentales, comme le droit à manifester ou celui de s’exprimer dans une démocratie sont menacés par un inquiétant glissement autoritaire. D’où trouve-t-il selon toi ses sources ?


Barbara Romagnan : Je ne saurai dater la source, mais la gauche a sa part de responsabilité dans ce glissement : elle lâché les armes sur une importante bataille culturelle. Dans une partie de la gauche, on pose souvent la question des libertés ou des discriminations comme secondaire par rapport à la question sociale. Or, elle est centrale : la question de l’égalité des salaires n’a guère de sens si on ne pose pas aussi la question de l’égalité entre les femmes et les hommes, la question de l’accès à l’emploi est indissociable de celle des discriminations liée à l’origine…


"La démocratie, c’est l’arme des pauvres et des faibles. Toutes les voix ensembles peuvent peser plus dans la balance que celles des forts."

La gauche sociale-démocrate telle qu’on l’a connu a énormément reculé sur la question démocratique. Ce glissement s’est par exemple ressenti dans le pacte de responsabilité (CICE). Cette mesure, en plus d’être injuste et inefficiente, a posé un énorme problème démocratique. Nous avions collectivement proposés 60 engagements pendant la campagne présidentielle de François Hollande évalués à 26 milliards d’euros pour 5 ans. Le 31 décembre 2013 le président a décidé d’un pacte dit de « responsabilité » pour un montant de 41 milliards d’euros au total. Cette somme représente presque 2 fois le montant des engagements pris en 2012, et a été mise en oeuvre sans aucune concertation démocratique. Selon moi, la trahison quant aux engagements pris est encore plus grave de la part de la gauche que de la part de la droite, dont on est plutôt coutumiers. Car la démocratie, c’est l’arme des pauvres et des faibles. Toutes les voix ensembles peuvent peser plus dans la balance que celles des forts. La démocratie peut permettre d’inverser un rapport de force. C’est pour ça que l’idéal démocratique est dans l’ADN de la gauche, qui ne peut pas se permettre de transiger sur ces sujets.


Mais ce glissement s’est également incarné dans la question des droits humains : une partie de la gauche a pu considérer que les discriminations (subies par les femmes, les personnes LGBTI+, les personnes étrangères, handicapées, etc.) seraient immédiatement résolues en même temps que serait résolue la question sociale… Cette vision va parfois même plus loin : on considère alors que les luttes pour les droits humains font écran ou obstacle aux luttes sociales. Or, cette vision est erronée : toutes les femmes, indépendamment de leurs conditions, subissent des violences.


Ainsi, en résonance de ce glissement de plus en plus autoritaire, on observe une pente de plus en plus raciste des politiques et des discours, alors que les valeurs humanistes et de tolérance que porte la gauche sont pour moi un minimum vital à partager en tant que citoyen. C’est ce qui a été la source de mon engagement.


AB : En effet, on constate aujourd’hui un recul des valeurs humanistes, qui font pourtant parti de l’ADN de la gauche … De la déchéance de nationalité à la loi Asile Immigration, comment analyser ce glissement ?


BR : La déchéance de nationalité a été proposée et portée par un président qui se réclamait de la gauche. Même dans une période de tension, il était invraisemblable de proposer une pareille mesure. Si on a souvent associé la mesure à Manuel Valls, il faut se souvenir qu’elle était portée par le président de la République, et que près de 200 députés socialistes l’ont soutenue. Ce ne sont pas les remords qui ont poussé l’exécutif à reculer, ce sont les sénateurs, qui ont adopté un texte non conforme à la version votée à l’Assemblée. Dans son livre « Les leçons du pouvoir », l’ancien Président ne regrette d’ailleurs pas le fond de cette proposition, mais regrette de l’avoir « mal expliqué ».


La politique gouvernementale actuelle d’Emmanuel Macron, notamment migratoire, a largement été préparée par notre mandat : la mise en place et le renouvellement de l'État d’Urgence à 6 reprises sous le quinquennat de François Hollande s’est prolongé par l’intégration de l'État d’Urgence au droit commun sous Emmanuel Macron ; l’inaction pour l’accueil des demandeurs de refuge sous François Hollande a été suivi de la loi Collomb. Les limitations du droit à manifester, incarnées par Christophe Castaner, sont certes portées par Macron mais le terrain a été préalablement préparé. De même sur la question des migrants : le moins que l’on puisse dire, c’est que le gouvernement de Manuel Valls n’a pas été vraiment moteur d’une politique humaniste en critiquant les mesures d’accueil de l’Allemagne. Macron a été pleinement acteur de l’indigne loi “Asile et Immigration”, bien que Gérard Collomb en ait été une figure importante.


AB : Dans cet océan de renoncements, comment fait-on émerger une gauche humaniste ? Comment ne pas se laisser dépasser par les discours réactionnaires et gagner cette bataille culturelle ?


BR : Aujourd’hui, et c’est dramatique, la mer Méditerranée est la plus mortelle du monde. Lors des élections européennes, la gauche au sens large disait à peu près la même chose sur ce sujet : cela rendait leur division encore plus rageante. Toutes les forces de gauche ont eu presque le même discours mais pour autant, aucune n’en a fait un thème central de campagne. Sur ces sujets, il suffit d’un peu de lucidité pour se rendre compte qu’on ne peut pas juste « fermer les frontières » et attendre, les différents conflits mondiaux et l’exil climatique vont conduire à l’arrivée en Europe et en France de plus en plus de personnes. Aux élections municipales, il faut populariser le principe des villes accueillantes.


"Lorsque la jungle de Calais a été vidée, [...] nous n’avons recueilli aucun témoignage négatif de la part des gens ayant accueilli des familles."

Pour changer de regards sur la question migratoire, il faut mettre en avant la réalité des faits et des chiffres ainsi que l’expérience sensible. Cette expérience sensible se ressent par exemple quand les enfants dont les parents n’ont pas de papiers sont scolarisés dans les écoles : le rapport à l’enfant change. Il faut mettre en avant la réalité : lorsque la jungle de Calais a été vidée, et que bon nombre de familles ont été installées dans des villages, nous n’avons recueilli aucun témoignage négatif de la part des gens ayant accueillis des familles. Partout où elles s’installent, les familles amènent du lien social et du dynamisme. Il faut assumer et porter ce discours. Il s’agit là d’un courage politique fondamental : pendant trop longtemps, les socialistes n’ont pas voulu en parler et assumer une position claire par peur de faire monter l’extrême droite dans les urnes. Avec les résultats que l’on connaît aujourd’hui…


Il faut que la gauche se montre conséquente quant au débat sur le voile : il peut être certes un signe d’oppression, mais avant d’étaler sa science, il faut demander avant tout aux femmes. On ne libère pas les gens contre leur gré : les femmes qui portent le voile en ont le droit. La Laïcité, telle que définie par la loi de 1905, donne le droit de porter un voile dans l’espace public, comme de ne pas en porter. Or, ce qu’on remarque, c’est que systématiquement, les débats sur la Laïcité retombent sur les femmes musulmanes de quartier. Cette approche est péremptoire : la violence envers une partie de la population n’a rien de féministe. On doit être libre de porter ce qu’on veut. J’ai d’ailleurs manifesté en soutien à la mère qui s’est fait humilier au conseil régional de la Région Bourgogne-Franche-Comté.


AB : On sait que les femmes sont souvent les premières victimes de discriminations racistes et religieuses. En politique, il est souvent beaucoup plus difficile d’apparaître comme légitime et s’imposer dans un monde très masculin. Comment as-tu vécu le fait d’être une femme engagée puis élue de la nation ?


BR : J’ai écrit ce livre, fait ce témoignage aussi parce qu’on a l’impression que la politique n’est faite que par les hommes. Si plus tard, des gens s’intéressent à la période politique actuelle, ils ne tomberont que sur des ouvrages d’hommes.


Les nombreux témoignages émergés pendant la période de libération de la parole « #MeToo » m’ont beaucoup interrogée. J’ai vécu comme un immense choc les révélations faite sur l’UNEF ou le MJS, par les camarades qui ont subi ces violences sexistes et sexuelles et qui ont parlé.


Ma génération était celle du début de la parité. Ce n’était pas évident au début, peu de jeunes femmes militantes de gauche y étaient favorables. Ma génération a peut-être moins eu le sentiment de subir de la violence, parce qu’on acceptait une forme de domination. Pas mal d’hommes politiques d’aujourd’hui, féministement revendiqués, faisaient acte de ces mécaniques de drague lourde. C’était vécu comme normal donc on intériorisait beaucoup ce qui aujourd’hui est reconnu comme une violence. C’est difficile à estimer, mais un certain nombre de femmes de ma génération ou même d’avant ont arrêté la politique du fait de cette ambiance.


Propos recueillis par Alice Bosler pour La Revue et CultureG


  • Barbara Romagnan - Mon Pays me manque, que sont devenus les droits de l’homme ? - Editions Libres et Soliadaires - 16€

SUIVEZ-NOUS

  • Noir Icône Instagram

©2019 - Culture G / Les Jeunes Génération·s