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L'ITW - Cécile Duflot "Nous avons les moyens d'agir face au défi climatique"

Ancienne figure de proue d’EELV dont elle fut Secrétaire Nationale pendant 6 ans, députée de 2012 à 2017 et ancienne ministre du Logement et de l’Égalité des territoires sous le quinquennat Hollande, Cécile Duflot est aujourd’hui directrice générale de l’ONG Oxfam France depuis avril 2018. Elle a accepté de répondre à nos questions et de discuter avec nous d’écologie et des inégalités dans le monde...

(Crédit photo : Maxime Riché pour Oxfam France)

En ce début de décennie, les signaux sont au rouge. On observe une dégradation générale des écosystèmes vivants, un délitement des solidarités collectives, et l’apparition d’une profonde noirceur dans les représentations du monde. Certains pensent qu’il est trop tard et se bunkérisent, d’autres, par peur, se laissent convaincre par les discours de fermeture «des cœurs et des frontières» de l’extrême droite. Comment perçois-tu le monde d’aujourd’hui et comment penses-tu qu’on ait pu en arriver là sans réagir avant ?


Je voudrais d’abord nuancer un peu le constat : vous avez raison pour tous les signaux au rouge, en particulier sur le plan écologique mais il y a aussi des raisons d’espérer. Si nous en en sommes arrivés là c’est parce que le système économique dans lequel nous évoluons est incapable par lui-même de freiner deux phénomènes : la dégradation de notre environnement et l’envolée des inégalités. Ces deux phénomènes se conjuguent et aggravent les inégalités préexistantes – et notamment les inégalités hommes femmes.


On peut en effet regretter que les alertes des scientifiques n’aient pas été écoutées. Elles étaient précises, documentées et avec le recul on constate qu’elles étaient parfaitement fondées. Il y a à mon avis deux phénomènes qui se conjuguent : la puissance de certains intérets financiers et économiques qui ont contribué à faire taire, discréditer les scientifiques ou empêcher l’adoption de législations contraignantes et une forme de déni de notre espèce qui se refuse à envisager un scénario aussi douloureux.


Oxfam considère que ni la pauvreté ni les inégalités ne sont une fatalité mais au contraire le résultat de choix politiques – ou de non choix.

Dans son rapport annuel sur les inégalités mondiales, Oxfam révèle que les 1% les plus riches du monde possèdent désormais plus du double de la richesse de 92 % de la population mondiale, soit 6,9 milliards de personnes. Les Etats seraient donc impuissants ou sont par choix inactifs dans la lutte contre les inégalités ?


Oxfam considère que ni la pauvreté ni les inégalités ne sont une fatalité mais au contraire le résultat de choix politiques – ou de non choix. Que ce soit sur le plan de la redistribution par la fiscalité ou par d’autres méthodes – comme la limitation des écart de rémunération : il existe des moyens d’agir. C’est le sens du titre de notre rapport sur les inégalités à l’occasion de Davos en 2019 : fortunes privées ou services publics, qu’il y a bien un choix collectif et démocratique à effectuer.


Depuis 2008 et le crack boursier, on a le sentiment que cet état de crise est devenu permanent. Les classes populaires et moyennes voient leur situation financière stagner voir s’effriter. Pourtant comme l’indique le rapport d’oxfam, les milliardaires sont devenus plus riches et plus nombreux qu’avant 2008, pourquoi ?


C’est tout à fait en lien avec le point précédent, parce que les choix politiques n’ont pas été des choix de régulation. On constate aussi une grosse augmentation – en particulier en France – des versements de dividendes qui ont contribué à cette situation.


A ces inégalités se conjuguent de criantes inégalités de genre. Le rapport nous apprend par exemple que sur les quelques 67 millions de travailleuses et de travailleurs domestiques dans le monde, 80 % sont des femmes. Les femmes, grandes perdantes de l’explosion des inégalités ?


Les inégalités de genre sont les inégalités les plus basiques, elles se retrouvent à tous les niveaux et sur tous les plans et elles accroissent les autres inégalités. On le sait peu mais face à une catastrophe naturelle comme un tsunami femmes et hommes ne sont pas à égalité : il y a une surmortalité féminine comme l’ont montré des travaux d’Oxfam. Il en va de même avec le travail ou la propriété foncière par exemple. Donc oui une femme pauvre sera souvent bien plus pauvre qu’un homme pauvre.


L’échec du capitalisme vert nous montre une fois de plus l’impasse de penser la transition écologique dans un système économique ultra-libéral. Comment repenser le modèle économique à l’aune du dérèglement climatique ? Depuis les années 2000 on évoque beaucoup les politiques écologistes au travers du développement durable ou plus récemment de la croissance verte. Ces concepts ont-ils fait leurs preuves ? Ne faut-il pas au contraire une rupture nette avec l’idée de croissance et du productivisme ?


Il y a effectivement la nécessité de mettre en place un autre système économique qui intègre les limites de la planète et la nécessité de lutter contre les inégalités sociales. C’est l’idée promue par la « théorie du Donut » de Kate Raworth et que je partage.

C’est aussi pour cela que je pense qu’il faut absolument lié les deux combats que sont la lutte contre les inégalités et la lutte contre la crise climatique. Les deux problèmes sont causés par un système économique prédateur et court-termiste.


Les mobilisations internationales de la jeunesse sont une grande source d’espoir.

Le réchauffement global de la planète a pour conséquence, une augmentation des épisodes climatiques violents : les feux de forêts en Australie, ou la fonte rapide des glaces sont des exemples marquants et terrifiants. Quel regard portes-tu sur le péril qui nous guette, et comment garder l’espoir dans ce contexte ?


Il y a une raison simple : nous avons les moyens technologiques, techniques financiers et cognitifs de faire face à ce défi donc on ne peut se résigner. Ce qui manque aujourd’hui est la volonté politique et aussi peut-être une conscience que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous allons devoir agir en tant que terriens. A ce sujet les mobilisations internationales de la jeunesse sont une grande source d’espoir.


En ce début d’année, as-tu une série, un livre ou un film à nous conseiller ?


J’adore vraiment capitaine Marleau, (ça ne passe pas sur Netflix mais sur France 3) un personnage de femme exceptionnel, je recommande. Pour le livre de façon sérieuse je dirais de lire le livre sur la théorie du donut (publié en français chez Plon) et pour la littérature « Adam & Eve » un roman resté jusqu’alors inédit en français d’ Arto Paasilinna.


Propos recueillis par Alice Bosler


Qu'est ce que la théorie du Donut ?


« La théorie du donut » est un ouvrage de Kate Raworth, économiste, paru en novembre 2018. Cet ouvrage remet en question la pensée économique dominante du XIXème siècle autour de l’image originale d’un donut : un espace viable pour l’Humanité, situé entre un plafond social et environnemental. Cet espèce de justice sociale et environnementale permet une juste répartition des ressources et des richesses, sans surconsommation. Ainsi, la theorie du donut s’oppose avec l’idée commune de croissance sans fin en replaçant l’urgence sociale et environnementale comme garde-fous. Elle met en lumière une économie de collaboration.


https://www.oxfamfrance.org/actualite/la-theorie-du-donut-une-nouvelle-economie-est-possible/

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