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L'ITW - Sophie Taillé-Polian, Sénatrice Génération·s du Val-de-Marne

Mis à jour : 1 oct 2019



Sophie Taillé-Polian est sénatrice du Val-de-Marne depuis septembre 2017, et membre de Génération•s depuis octobre 2018.


M.N. : Tu es sénatrice depuis 2017 et tu as de l’expérience dans la politique locale : conseillère municipale, adjointe au Maire chargée du développement durable et de l’environnement, conseillère régionale … Dirais-tu que l’échelon local est meilleur que l’échelon national pour mener des politiques publiques efficaces ?


S.T.-P. : Je dirais plutôt que les deux sont complémentaires. Il est plus simple, lorsque l’on est élu•e, de se sentir utile quand on est directement en responsabilité et que l’on a la possibilité de mettre en place des mesures concrètes. En tant que parlementaire, l‘action se trouve plutôt dans la parole, surtout lorsque l’on est dans l’opposition.


Je reste cependant convaincue que l’intervention de l’État est nécessaire et efficace. Par exemple, dans la gestion des déchets, il aurait été souhaitable que l’État mette en place un cadrage et une harmonisation de la collecte entre les territoires. Cela aurait permis d’éviter un certain nombre de dérives que l’on constate aujourd’hui concernant le traitement des déchets et aurait facilité la compréhension des consignes de tri.


Je crois à un État stratège, fort, qui a les moyens d’intervenir, même si la démocratie ne peut se faire sans une participation directe des usagers dans la conception du service public et que, par ailleurs, cela est plus simple à mettre en place dans un territoire à taille humaine.


Quel regard portes-tu sur les initiatives d’appel à l’union de la gauche qui ont surgi au lendemain des européennes, comme « Pour un Big Bang » ?


Je porte un regard bienveillant sur ces initiatives. Pour moi, l’unité ne peut se concevoir sans un dialogue qui est nécessaire aujourd’hui. Ce dialogue doit se baser sur la clarté, sur une recherche de convergences et donc un dépassement des divergences. Il ne peut pas se faire si celles-ci ne sont pas claires.


Aujourd’hui, il est nécessaire de bâtir l’union de la gauche sans exclure personne et en portant une certaine clarté sur ce que l’on souhaite pour les années venir.

À mon sens, il n’y aura pas d’unité de la gauche sans dépassement des cadres politiques existants et sans une plus grande participation des citoyen•ne•s, via les ONG, mais pas que.


Je crois que l’on est au début d’un mouvement et qu’il faut lui laisser le temps de se développer : il faut qu’il frémisse avant de bouillir.


Je crois par ailleurs que si l’on veut que cette union fonctionne, il faut dépasser le cadre dans lequel les politiques ont été menées par le passé. Il faut trouver un nouveau paradigme social et environnemental entre le productivisme à tout prix et une forme de décroissance qui ne donne pas envie. Je pense qu’il y a un nouveau modèle de société à construire qui suscite l’enthousiasme des gens et leur donne envie de retourner aux urnes, car nous sommes dans un modèle qui ne motive plus.


Pour résumer, si les discussions se résument à un bilan et à un dépoussiérage des thèmes et des idées récurrents, l’union ne fonctionnera pas. Bien sûr, la justice sociale et fiscale, la recherche d‘égalité doivent être au coeur du projet de la gauche écologiste. Mais il est indispensable de se rassembler pour réfléchir à de nouveaux projets, joyeux, qui redonnent de l’enthousiasme aux citoyen.ne.s, en réinventant, par exemple la place de la culture et du vivre ensemble dans la société.


Au lendemain des européennes, le paysage politique est inédit : LREM est parvenue à rendre le clivage gauche droite obsolète et propose à la place un clivage progressistes nationalistes dangereux. Les Républicains sont en pleine crise identitaire, le PS enregistre des scores très faibles, la France Insoumise est dans la tourmente. Comment la gauche française pourra-t-elle fédérer à nouveau ?


La gauche française a toujours été diverse. La condition de victoire, c’est l’unité. Lorsque l’on regarde dans l’Histoire, la gauche ne s’unit que sous la pression de la population. Cette pression se manifeste aujourd’hui, il faut donc que la gauche l’entende, mais elle ne doit pas mobiliser que la population de gauche, ou qui se dit de gauche. Elle doit aussi mobiliser toute la population qui s’abstient et qui ne croit plus à la politique.


Cela permettra d’éviter les anathèmes : la gauche au pouvoir de ces vingt dernières années a échoué à changer la société. Le nouveau modèle sur lequel nous devons travailler permettra de surmonter des visions opposées et il est urgent de le mettre sur la table.


Lorsque l’on parle d’union de la gauche, placer l’écologie au coeur peut sembler être la solution miracle, mais il faut que cette écologie porte un projet à “énergie positive” pour le quotidien des gens.


Selon toi, quel rôle Génération.s peut et doit jouer dans ce paysage politique ?


Génération.s a un rôle à jouer, avec humilité et détermination. En effet, à l’origine, le mouvement ne s’est jamais considéré comme une fin en soi mais plutôt comme l’étape d’une construction plus large. Le mouvement doit apporter ses idées nouvelles qui permettent de penser les transitions à venir de manière radicale et novatrice.


Le projet de loi porté par Brune Poirson relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, qui a l’ambition d’organiser en France une économie basée sur le recyclage, la récupération et la réparation, arrive à la rentrée au Sénat. Quel regard portes-tu sur ce projet de loi ?


Je constate les efforts fournis, mais ce texte n’est pas au niveau de la rupture qu’exigerait la situation. Ce texte ne propose pas de changement radical de paradigme, il ne met en place que des incitations. Or, si l’on désire changer notre rapport aux déchets, c’est notre rapport à la possession qu’il faut interroger et non pas uniquement la manière dont les déchets sont traités.


Il faut aussi constater que le bilan des politiques menées jusqu’à présent est insuffisant : la France est un des pays d’Europe où la pratique du tri est la moins bonne : en 2016, notre taux de recyclage des plastiques était de 26,2% alors que la moyenne européenne s’élevait à 40,8% !


C’est pour cela que ces propositions sont insuffisantes au regard des enjeux actuels, il faudrait quelque chose de beaucoup plus ambitieux.


Dirais-tu que tu as eu à subir du sexisme ordinaire dans ton parcours politique ? Constates-tu un déclin ou une augmentation de ces phénomènes ? Selon toi, comment lutter efficacement contre ce sexisme systémique ?


Évidemment. J’ai été traitée comme une femme, puisque le traitement est différent ! Mais le constat que je dresse n’est pas complètement négatif et doit inciter à poursuivre le combat : je fais partie d’une génération qui a bénéficié des politiques de parité mises en place. Il y a eu un avant et un après : aujourd’hui, il y a plus de femmes au Sénat, à l’Assemblée Nationale, au Parlement européen, … On est sur une tendance à la hausse !

Mais il ne faut pas négliger que le sexisme est encore bien vivant, et la politique n’est pas différente de l’ensemble de la société. Le regard que l’on porte sur les femmes est différent, et comme les rapports de pouvoir sont exacerbés en politique, il y a un degré supplémentaire de hiérarchisation entre les femmes et les hommes. Les hommes sont plus attentifs à ne pas commettre de faute, à ne pas dire ce qu’il ne faut pas, mais dans leur conception des choses, cela n’a pas beaucoup évolué. Ils sont plus prudents, mais dans leur comportement, on ne note pas vraiment de différence. La parole des femmes est toujours moins valorisée que celle des hommes, … Ce qui a évolué en revanche, c’est la prise de conscience des jeunes femmes, ce qui est positif.


Je regrette cependant que dans le milieu professionnel, on parle très peu de ce que subissent les femmes à tous les niveaux de l’échelle : dans les usines, ou celles qui sont précarisées par des contrats courts ou à mi-temps, … On entend beaucoup plus parler du sexisme à l’encontre des classes supérieures et on parle trop peu du sexisme à l’encontre des femmes qui ont des contrats précaires, celles qui n’ont jamais la parole dans la sphère publique.


La manière de lutter contre ce sexisme passe, pour moi, par la prise de conscience de celui-ci par femmes elles-mêmes, car elles ont bien intériorisé ce système. Il est indispensable que les femmes se sentent plus en confiance : si on se prend soi-même au sérieux, on sera prises au sérieux.


Interview réalisée par Mathilde Nutarelli