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La chloroquine de la discorde : du traitement médiatique de la crise du Covid-19


Depuis l’écriture de cet article de nombreux rebondissements ont eu lieu à propos du « sujet chloroquine ». On peut citer par exemple le cas d’une étude parue dans « The Lancet » critiquée pour sa méthode. L’étude a été retirée par ces auteurs eux-mêmes, ce qui était indispensable étant donné les doutes sur la méthodologie. Cependant pour une partie de l’opinion cela a validé l’hypothèse complotiste de l’attaque des lobbys pharmaceutiques contre les découvertes de l’équipe Marseillaise de l’IHU. Soyons clair, les faiblesses de certaines études ne valident en rien l’efficacité de la chloroquine. Dans cet article nous nous sommes concentré sur les études de l’IHU de Marseille et nous n’avons pas parlé des autres. Nous estimons que c’est à celui qui avance l’hypothèse (l’IHU) de prouver qu’elle est vraie. Pour l’instant ce n’est pas le cas. Nos conclusions sont donc toujours d’actualité.


Contexte


Depuis le début de la crise du COVID-19, la question de la démarche scientifique est venue animer le débat public. Généralement réservée aux scientifiques, la méthodologie s’est invitée sur les chaînes d’information en continue et sur les réseaux sociaux. Au centre de cette polémique, on trouve un homme : le Professeur Didier Raoult, et une molécule : la chloroquine. Cette molécule est utilisée entre autres pour soigner les maladies comme le paludisme. Le Professeur Raoult est un infectiologue considéré comme l’un des plus brillants au monde. Auteur de multiples publications dans des revues renommées il a reçu également de nombreux prix comme le grand prix de l’Inserm en 2010. Il est actuellement directeur de l’'Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) en maladies infectieuses de Marseille.


L’IHU de Marseille a prépublié le 20 mars une étude portant sur 36 patients et démontrant, selon les auteurs, l’efficacité de la molécule de chloroquine pour le traitement du COVID-19. Plusieurs scientifiques ont remis en cause la pertinence de l’étude car pas assez rigoureuse à leurs yeux. Par la suite, le Professeur Raoult multipliera les déclarations dans la presse en confirmant qu’il a trouvé le traitement efficace. L’IHU Marseille présente deux nouvelles études également contestées par les spécialistes de la discipline. Cependant la molécule de chloroquine a été intégrée au projet Discovery, projet européen qui doit tester 4 types de traitements sur une cohorte globale de 3200 patients. L’utilisation de la chloroquine a également été autorisée dans un certain cadre (volonté du médecin et consentement du patient pour les cas graves uniquement).


Le sujet de la chloroquine ne s’est pas limité au débat scientifique mais s’est également invité dans les médias. La mise en lumière de tensions entre Yves Levy (ancien président de l’INSERM et époux d’Agnes Buzyn) et du Professeur Raoult au sujet du statut des IHU a alimenté la polémique. Le phénomène s’embrase alors sur les réseaux sociaux sur fond de rivalité Paris(élites)/Province. Il n’en faudra pas plus pour en arriver aux théories du complot liées à « Big Pharma ». Les personnalités politiques ne sont pas en reste, certain.e.s élu.e.s comme Valérie Boyer ou Christian Estrosi ont soutenu publiquement le traitement et l’ont suivi personnellement suite à leur contamination.


Le 5 avril le journal « Le Parisien » publiait un sondage demandant aux Français s’ils pensent que la chloroquine est efficace contre le COVID-19, réponse favorable à 59%. Une étape est donc franchie: le sujet n’appartient plus au domaine de la méthode scientifique mais à celui de la simple opinion. Dans cette article nous ferons un résumé rapide du processus de publication scientifique et des protocoles propres à la recherche autour du COVID-19. Nous verrons ensuite pourquoi les études de l’IHU Marseille ne s’inscrivent pas réellement dans ce cadre et enfin nous procéderons à une analyse de ce débat.


La démarche scientifique et le protocole médical


La démarche scientifique s’appuie sur une méthodologie très rigoureuse pour permettre la fiabilité des publications. Les articles doivent être publiés dans des revues reconnues par la discipline et qui mettent en place un système de peer-review (examen par les paires). C’est-à-dire que des spécialistes du domaine relisent, corrigent et donnent leur accord pour la publication dans le journal. Ce système a pour but de garantir que l’étude est faite dans les règle de l’art et que l’on peut se fier à ses résultats.


Un article scientifique est généralement composé des parties suivantes : (i) une introduction, (ii) une revue de la littérature (état de l’art), (iii) une méthodologie, (iv) des résultats, (v) une discussion et (vi) une conclusion et des perspectives. L’introduction sert à poser le contexte, expliquer les motivations de l’étude et ce que l’on souhaite observer. L’état de l’art consiste à situer l’étude dans l’ensemble de la discipline et à justifier la contribution scientifique apportée. La méthodologie est le cœur de l’article. Cette partie doit donner au lecteur toutes les informations pour la compréhension de l’étude comme les hypothèses faites ou la description des données. Une expérience doit être reproductible, ainsi en la reproduisant dans les mêmes conditions nous devons retrouver des résultats similaires. La méthodologie doit donc être le mode d’emploi parfait de l’expérience. Les résultats doivent être exprimés de manière factuelle, leur interprétation sera donnée dans la discussion. Cette partie doit permettre aux auteur.rice.s de clarifier la pertinence des résultats mais également de pouvoir les nuancer en les confrontant aux différentes hypothèses formulées. La conclusion doit reprendre toutes les étapes de l’article et proposer des pistes pour de futurs travaux.


Les études concernant le traitement du COVID-19 sont des essais cliniques. La méthode consiste à constituer deux groupes d’individus (au minimum). Ces groupes ne doivent pas présenter de différences significatives dans leur composition (âge, sexe, etc…). Un groupe recevra le traitement testé (par exemple la chloroquine) et l’autre groupe (appelé groupe témoin) recevra un placebo. Le but de ce groupe témoin est de pouvoir comparer le traitement à l’existant, c’est-à-dire à la prise en charge actuelle de cette pathologie. On parlera d’étude randomisée en double aveugle quand les patients ne savent pas de quel groupe ils font partie. La partie méthodologie d’une telle étude devra se concentrer sur une description très précise du traitement (dose, fréquence) et des groupes qui la compose. Il faut également expliquer les cas qui auront été exclus de l’étude. Par exemple la mort d’un patient en phase terminale d’un cancer ne représentera pas un cas très pertinent pour évaluer l’efficacité de la molécule. Il est donc préférable de l’exclure, mais il faudra l’expliquer. Les résultats et la discussion permettent ensuite de mettre en évidence si la solution est efficace ou non et si certaines observations supplémentaires peuvent être faites. Par exemple si le traitement est plus efficace pour les personnes âgées que pour les plus jeunes, cela ouvre la porte à d’autres études qui complètent celle-ci.


Soigner vs démarche scientifique ?


Les trois études de l’IHU Marseille ont été contestées par une grande partie de la communauté scientifique. La première étude (du 20 Mars) comportait un groupe témoin (pas en double-aveugle) mais l’échantillon observé était très faible pour en tirer des conclusions statistiquement significatives (36 patients dont 20 traités). Cet élément est d’ailleurs relevé par les auteurs de l’étude. De plus l’âge moyen des patients était significativement différent entre le groupe traité (37,3 ans) et le groupe témoin (51,2 ans). Cette différence est très importante car on sait que les personnes les plus âgées ont tendance à avoir plus de complications pour cette pathologie. Ainsi il est très difficile de prouver quoi que ce soit quant à l’efficacité de chloroquine avec cette étude.


Suite à cette étude, deux nouvelles sont présentées, une avec une population de 80 patients (et une efficacité de 93%) et une autre avec 1061 patient (efficacité de 91%). Ces deux études possèdent un biais majeur : l’absence de groupe témoin. Dans ce cas il est impossible de déterminer l’efficacité par rapport à la méthode actuelle de traitement. De plus nous savons que le nombre de cas graves de COVID-19 reste faible par rapport aux nombre de contaminés et que la majorité d’entre eux ne présentent que des symptômes bénins. Ainsi il est impossible de dire que ces 91% de la population n’auraient pas guéri sans le traitement à base de chloroquine.


Le Pr Raoult se justifie en interview sur la nécessité « traiter chacun comme si c’était son propre fils » en référence à Hippocrate. Il est convaincu de l’efficacité du traitement donc maintenant il soigne, il qualifie ses détracteurs de « méthodologistes ». L’idée de remettre le praticien au centre de la recherche est un combat important pour le professeur Raoult, il est même au centre de sa querelle avec Yves Lévy et l’INSERM. Il dit dans le Point en Janvier 2017 « L'Inserm recrute essentiellement des fondamentalistes qui ne sont pas des praticiens du soin. Il faudrait donc, soit réformer l'Inserm, soit créer un nouvel institut afin de recruter des 'infirmières scientifiques ». Cette volonté de rapprocher la recherche et la pratique du soin peut s’entendre et peut mériter un débat, cela ne remet pas en cause pour autant la méthodologie scientifique.


Dans les fait l’équipe de l’IHU Marseille se base sur une étude avec une population de patients trop faible et qui présente des biais au niveau de la constitution des cohortes. Il est donc impossible de valider une conclusion positive ou négative sur le traitement. Les deux études suivantes malgré un nombre de patients satisfaisant (surtout celle à 1061 patients) ne pourront pas nous en apprendre davantage faute de présence de groupes témoins. C’est sans doute le plus dommageable et frustrant dans cet épisode : malgré ces 3 études nous en sommes toujours au même point qu’à la mi-Mars…


La recherche : une démarche collective difficile à comprendre dans une société individualiste ?


Le fait le plus préoccupant dans l’engouement qu’a pris le débat sur la chloroquine dans la société est le traitement de cette information comme une opinion. Cette tendance conduit jusqu’au fameux sondage du Parisien. Ceci est un non-sens absolu car en l’absence d’étude dans les règles de l’art, personne, ni même les spécialistes, ne peuvent donner une réponse fiable. Une telle situation démontre une difficulté de la société à réellement comprendre l’intérêt de la démarche scientifique. On peut l’expliquer par un manque au niveau de l’éducation scolaire où elle n’est évoquée que dans les cursus scientifiques. Les conséquences ne sont pas négligeables car cette ignorance est un terreau fertile pour certaines dérives comme le conspirationnisme.


Ce débat s’inscrit en effet dans un contexte particulier au niveau de l’appréciation de la science et de la médecine dans la société. La médecine « classique » est remise en cause par de nombreuses personnes qui se tournent peu à peu vers des « médecines alternatives » (homéopathie, divers régimes alimentaires, etc). L’argument principal est une critique du lobby pharmaceutique qui préfèrerait vendre des médicaments onéreux et rentables alors que d’autres solutions seraient possibles et plus abordables. L’exemple le plus flagrant est celui des antivax qui refusent les vaccins alors que les bénéfices sont reconnus et que les critiques s’appuient sur des éléments faux (relation avec l’autisme). Même si ce n’est pas du tout l’intention de l’équipe de l’IHU, leurs discours font sens pour la frange de la population réticente à la médecine traditionnelle. La chloroquine devient un soin « alternatif » et moins lucratif pour les laboratoires que les futurs vaccins. Cette situation fait du Pr Raoult, malgré lui, un symbole d’une lutte du peuple face à une certaine élite. Il s’en défendra d’ailleurs en interview se considérant lui-même comme l’élite.


Emmanuel Macron a rendu visite au Pr Raoult et son équipe le 9 Avril à Marseille. Même si la raison évoquée est de « montrer qu’aucune piste thérapeutique n’est exclue » on peut supposer que la pression autour de ce sujet a participé à la motivation de cette visite. Le président a souligné que le Professeur Raoult est un grand scientifique, ce qui est vrai. C’est l’argument utilisé par les soutiens politiques du chercheur Marseillais comme Valérie Boyer et Christian Estrosi : nous avons le plus grand spécialiste et nous n’en profitons pas. Sauf que cette réflexion est totalement éloignée de l’esprit de la recherche scientifique. L’Individu n’est pas au centre de la démarche, c’est la méthodologie. Peu importe que l’on soit une sommité dans son domaine ou un.e jeune doctorant.e, si l’étude suit une méthode rigoureuse alors elle aura la même valeur. Bien entendu les grand.e.s chercheur.euse.s ont plus de facilités à réaliser des études pertinentes grâce à leurs connaissances. La recherche reste cependant est un travail collectif où les chercheur.euse.s de tout âge, de tous temps et de tout pays font progresser la discipline par petites touches. Un concept qui peut être difficile à comprendre dans une société qui fait l’apologie des carrières individuelles et de la compétition.


Tout.e doctorant.e a au moins entendu une fois au cours de sa thèse une réflexion du type « J’aime bien les chercheurs, mais je préfère les trouveurs ». L’idée que la recherche et son fonctionnement sont des pertes de temps est très répandue. La recherche s’inscrit dans le temps long. Contrairement à nos standards de compétition, ici même l’échec peut être considéré comme positif s’il est correctement expliqué. Paradoxalement cela fera gagner du temps à toutes les personnes qui étudieront le sujet à l’avenir. La difficulté de la période actuelle est surement l’impératif de résultats rapides pour endiguer la crise. Le Professeur Raoult et son équipe se sont positionnés en « trouveurs ». Les scientifiques qui demandent une méthodologie rigoureuse « font perdre du temps ». Pourtant en refusant de faire une étude randomisée en double aveugle dès le mois de Mars nous avons bien perdu 2 mois précieux…


Thomas Franck


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