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La fin de l’Aquarius ou la mort du sauvetage en mer Méditerranée

Mis à jour : 20 août 2019




L’annonce par SOS Méditerranée, le 6 décembre 2018, de l’arrêt définitif des opérations de l’Aquarius signe la fin du sauvetage en mer Méditerranée tel que nous le connaissons aujourd’hui. Depuis 2014, c’étaient les ONG européennes qui avaient assumé ce rôle qui pourtant incombe aux Etats dans les textes de droit maritime international. Retour sur un drame européen.


Ce n’est qu’en 2013 que le sauvetage en mer Méditerranée a commencé à être considéré comme un enjeu contemporain, lorsqu’une une embarcation de migrant•e•s fait naufrage au large de l’île de Lampedusa en Italie, tuant 356 personnes. En octobre 2013, le gouvernement italien lance donc l’opération Mare Nostrum, censée secourir les personnes en danger de noyade dans la Méditerranée, qui prennent la mer sur des embarcations faites de bric et de broc, inadaptées pour tenir une telle traversée. Cette opération avait également pour but de lutter contre le trafic d’êtres humains que peuvent mettre en place les réseaux de passeurs. Mare Nostrum a permis de secourir plus de 15 000 personnes en un an, et d’arrêter 351 passeurs [1]. Mais, accusée de coûter trop cher au gouvernement italien, c’est l’opération Triton qui la remplace en 2014.


Triton, qui a pris fin en janvier 2018, est coordonnée par Frontex et se veut plus sécuritaire que Mare Nostrum. Son objectif est d‘«aider l’Italie dans le domaine des contrôles aux frontières, de la surveillance et des activités de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale» [2]. Sa jumelle, Poséidon, est mise en place avec les autorités Grecques. Ces opérations introduisent la notion de surveillance qui était moins prégnante avec Mare Nostrum : Triton n’autorise pas les bateaux à patrouiller jusqu’aux eaux libyennes, réduisant considérablement son champ d’action.


L’arrêt de Mare Nostrum laisse un vide qu’il est indispensable de remplir. Deux ONG décident donc d’envoyer un bateau patrouiller en mer avec à son bord du personnel médical et des drones pour secourir les embarcations en difficulté. C’est donc dès 2014 que Médecins Sans Frontières (MSF) et MOAS (The Migrant Offshore Aid Station) décident de mener des opérations de sauvetage privées, aidant 3 000 personnes. [3]


Depuis cette date, de nombreuses autres ONG affrètent des bateaux dans le but de secourir les embarcations de migrant•e•s qui traversent la Méditerranée. Ainsi, les allemands de Sea-Eye, les espagnols d’OpenArms, et le collectif européen de SOS Méditerranée, entre autres, prennent à bras le corps un problème que les Etats européens se refusent à regarder en face. En 2016, c’est plus de dix bateaux qui sillonnent la mer Méditerranée à la recherche d’embarcations de fortune à aider.

L’histoire semble trop belle : les gouvernements européens collaborent avec les ONG pour coordonner le sauvetage et la prise en charge des personnes rescapées. L’Italie prend en charge les dépenses, l’UE s’en félicite.


En décembre 2018, pourtant, plus aucun de ces bateaux ne navigue. Ceci est le résultat d’une véritable « criminalisation de la solidarité » mise en place petit à petit par l’Italie, l’Union européenne et les autres Etats membres.


D’abord, l’Italie tente de restreindre les activités des ONG de sauvetage en mer par des actions d’intimidation et en collaborant avec la Libye. Elle commence avec le Code Minniti, écrit en 2017, qui est un code de « bonne conduite » pour les ONG. Il leur demande de laisser les garde-côtes libyens agir dans leurs eaux territoriales, laissant les personnes rescapées aux mains d’un État qui commet des exactions sur les migrant•e•s et qui n’est plus considéré comme un « port sûr » depuis 2011. [4]


En effet, depuis 2017, de nombreux reportages ont mis en lumière les traitements inhumains et révoltants dont sont victimes les exilé•e•s qui arrivent dans ce pays. Réduits à l’état d’esclaves, ils/elles sont vendu•e•s aux enchères pour quelques centaines de dinars libyens (environ 400 euros) et forcés à travailler sous les coups de leurs “propriétaires” [5]. Ils/elles sont souvent capturé•e•s et emprisonné•e•s, privé•e•s de leurs documents d’identité [6]. Les conditions de vie dans ces prisons sont tout aussi inimaginables. Soumis à la torture et à des extorsions d’argent, ils/elles vivent un véritable enfer, et l'Europe ferme les yeux, complice par son inaction.


Au-delà de la collaboration avec la Libye, le code Minniti prévoit également d’envoyer sur les bateaux des membres armés de la police italienne afin d’enquêter sur les personnes rescapé•e•s. Ce Code donne le droit à l’Italie de surveiller militairement les action s des ONG de sauvetage en mer, et restreint leur liberté d’action d’une manière incroyablement violente.


Ne souhaitant pas s’arrêter là, le gouvernement italien n’a pas peur de collaborer avec les garde-côtes libyens et, en août 2017, il conclut un pacte avec la cette dernière, lui permettant d’étendre sa zone de search and rescue (zone dans laquelle l’Etat a le devoir de porter secours aux embarcations en difficulté) jusqu’à 100 miles de ses côtes. Celle-ci est bien sûr interdite aux bateaux étrangers et plus particulièrement aux bateaux d’ONG. Cette annonce effraie les ONG qui retirent leurs navires, à l’instar de Sea-Eye et Save the Children, qui décident d’arrêter leurs activités de SAR (Search and Rescue) [7].


Depuis l’élection du nouveau gouvernement italien et l’arrivée de Matteo Salvini au ministère de l’Intérieur, les attaques italiennes envers ces ONG se font plus meurtrières. En 2018, elle fait pression sur le Panama pour qu’il destitue l’Aquarius de son pavillon[8], après lui avoir fermé tous ses ports, ce qui le condamnera à rester au port de Marseille et à arrêter ses activités.


Mais l’Italie n’est pas la seule à blâmer pour cette véritable « chasse aux sorcières ». De nombreux Etats membres de l’UE se sont montrés hostiles aux associations qui s’occupent du sauvetage en mer Méditerranée en refusant de leur ouvrir leurs ports. De plus, aucun de ces pays n’a offert son pavillon à l’Aquarius, alors même qu’une partie de la société civile y était favorable. Génération-s s’était d’ailleurs prononcé plusieurs fois en faveur d’un pavillon français pour l’Aquarius, au nom des valeurs humanistes et d’accueil que nous défendons. [9]


S’ajoutent à cela les nombreuses mises en cause judiciaires dont ont été victimes les bateaux. Beaucoup d’entre eux ont été accusés de collusion avec les passeurs, et sont mis en cause par Frontex pour « inciter à la traversée de la Méditerranée en la rendant plus sûre ». C’est le cas du bateau Lifeline ou encore de l’OpenArms. L’Union Européenne a décidé d’empêcher les bateaux d’ONG de circuler en employant la justice pour les immobiliser, laissant les migrant•e•s aux mains de la Libye ou les destinant à la noyade.

Entre 2014 et 2018, la situation est donc bien différente. Le rêve s’est tari. Aujourd’hui, c’est aux garde-côtes italiens et à Frontex de se charger du sauvetage en mer et il est certain que ceux-ci remettront les personnes rescapé•e•s aux forces libyennes, malgré les exactions subies par les migrant•e•s dans ce pays. L’Union Européenne est parvenue à reléguer la gestion de femmes et d’hommes en situation de faiblesse à un état qui les torture et leur extorque de l’argent.


Il est temps d’agir et d’exiger que les migrant•e•s soient non seulement secouru•e•s en Méditerranée mais également accueilli•e•s comme il se doit dans nos pays européens. Il est temps d’appliquer enfin la charte des droits humains fondamentaux et la Convention pour l’accueil des réfugiés et de créer au niveau européen un vrai accord pour un traitement digne des migrant•e•s. Il est temps de dire non au refoulement : empêcher qu’un•e exilé•e soit reconduit•e par un pays membre vers un Etat qui mettrait sa sécurité en jeu. Il est temps de fermer les centres de rétention administrative, d’interdire au niveau européen la détention systématique des migrant•e•s. Il est temps de coopérer pour sortir ensemble d’une situation qui est insoutenable.


Mathilde Nutarellli


[1] « Migrants en Méditerranée : après « Mare Nostrum », qu’est-ce que l’opération « Triton » ? », Alexandre Pouchard, Le Monde, 07/04/2016


[2] Opérations de l’UE en mer Méditerranée, Commission Européenne


[3] “MSF & MOAS to launch Mediterranean search, rescue and medical aid operation”, communiqué de presse de Médecins Sans Frontières, 10/04/2015


[4] Codice di condotta per le ONG impegnate nelle operazioni di salvataggio dei migranti in mare, ministero dell’Interno, 2017


[5] “Libye : des migrants vendus aux enchères comme des esclaves”, Le Monde, 15/11/2017


[6] “En Libye, l’éprouvante détention de migrants subsahariens”, France 24, 06/07/2015


[7] Blaming the rescuers, criminalisaing solidarity, re-enforcing deterrence, Charles Heller, Lorenzo Pizzani, 9/06/2018


[8] « L’Aquarius privé de pavillon : 2 ONG dénoncent « la pression » de l’Italie sur le Panama », Le Figaro, 23/09/2018


[9] “Aquarius : Macron et Le Pen sont dans un bateau”, Mouvement Génération-s, Octobre 2018