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La gauche face aux bouleversements de la classe ouvrière



La classe ouvrière est un objet politique mythique de la gauche française et européenne. C’est en son sein qu’est né le premier socialisme, celui utopique de Proudhon, de Fourier, de Saint-Simon ou encore de Karl Marx, dont les idées marquent encore aujourd'hui la gauche. Pourquoi cet intérêt et cet amas de théories sur cette classe sociale qui se développe massivement durant le XIXe siècle ?


L’ouvrier du XIXe siècle est un phénomène tout à fait nouveau. Arraché par l’exode rural au mode de vie de ses ancêtres, il se retrouve débarqué en ville, isolé, rapidement aspiré dans la tourmente d’un marché du travail dont la rapidité de la construction chaotique le dépasse. L’ouvrier expérimente alors un phénomène nouveau : alors qu’il est apte au travail et désireux, ne serait ce que par l’aiguillon de la faim, d’être employé, celui-ci peut se voir refuser le travail. L’offre de bras étant largement supérieure à la demande, et en l’absence d'encadrement du marché du travail par l’Etat, les ouvriers, lorsqu’ils ne sont pas au chômage, sont très peu payés et souffrent de conditions de travail dégradantes pour leur condition humaine. Ces nouvelles contraintes s’appliquent à la totalité de la population ouvrière. En cela, elles sont des conditions matérielles d’existence résultant de la place que tient l’ouvrier dans le processus de production : à elles seules, elles définissent cette nouvelle classe sociale. C’est ce que Marx théorise sous le nom de “classe en soi”.


Des conditions de vie communes de cette nouvelle classe sociale, appelée prolétariat par l’auteur du Capital, résultent des aspirations communes. Ces aspirations communes se traduisent par une mobilisation au sein de groupes politiques les prenant en compte : d'une part les partis socialistes regroupés en 1905 par Jaurès autour de la SFIO, et d'autre part les syndicats ouvriers. Plus tard, c’est le parti communiste, la SFIO et l’emblématique CGT qui rassemblent la plus grande part des ouvriers français. C’est par leur action que l’Etat-providence fut mis en place, protégeant les travailleurs et prenant publiquement en charge la solidarité. Éléments qui améliorèrent grandement les conditions de vie des ouvriers.


Cependant, l’effondrement du PCF et l’affaiblissement du syndicalisme « révolutionnaire » est révélateur d’un changement d’aspirations politiques, donc des conditions d’existences, des ouvriers.


En effet, se poursuit aujourd'hui un mouvement entamé durant les années 1980 : la désindustrialisation. La majorité des postes de travail des ouvriers n’existent plus, ou très peu, en France. La proportion d’ouvriers dans la population active est en baisse.

En outre, les emplois restants sont pour la plupart précaires. Ils empêchent donc les travailleurs de nouer des relations sociales, sont chronophages et isolent l‘individu. La précarisation est donc un frein à l’action politique ou, au moins, à une forme organisée de solidarité.


Enfin, les emplois ouvriers sont largement plus diversifiés que par le passé. La définition du Larousse pour le mot ouvrier est : “travailleur manuel salarié qui a une fonction de production dans l’entreprise”. A ce titre, le serveur de restaurant, la femme de ménage, l’éboueur et le sidérurgiste sont tous des ouvriers. En outre, l’uberisation des métiers brouille les pistes. En effet, un livreur Deliveroo ou un chauffeur Uber effectuent un service ouvrier car ils produisent physiquement quelque chose. Pourtant, ceux-ci ont un statut d’auto-entrepreneur : théoriquement, ce sont donc des chefs d’entreprises, mais malgré ce maquillage, ils demeurent des ouvriers. Ceux-ci, tels les mineurs de Germinal de Zola, sont payés à la tâche tout en n’étant pas protégés par le code du travail.


Atomisés, au propre comme au figuré, ils sont incapables de s’organiser politiquement en syndicats pour défendre leur intérêt. La classe ouvrière, loin d’être en déclin numérique, reste donc une part majeure de la société française. L’uberisation en devient donc le stade suprême de la précarité évoquée ci-dessus.


Ces trois raisons, la baisse quantitative, la précarisation et la diversification des tâches, peuvent expliquer le changement en profondeur des activités politiques des ouvriers depuis les années 1980, c’est-à-dire depuis le début des transformations du travail ouvrier. Ce changement est principalement un retrait des activités politiques, et non pas un basculement vers l’extrême droite comme on l’entend parfois. Une grande partie des ouvriers n’a plus d’activités syndicales, politiques et associatives. Certaines mauvaises langues diraient qu’elles ont été remplacé par la télévision. Il n’en reste pas moins que la disparition du sentiment de classe, combiné à des décisions de la gauche perçues (à tort ou à raison) comme une trahison de la classe ouvrière, n’incite plus les ouvriers à s’engager politiquement.


Or, la désaffection des structures de classe qui permettaient aux ouvriers de défendre leurs intérêts les rend vulnérables aux discours démagogues, en particulier ceux de l’extrême droite. Dans leur ouvrage, Les ouvriers et la politique, Guy Michelet et Michel Simon soulignent que les ouvriers sont particulièrement touchés par la hausse du sentiment d’insécurité, auquel ils sont les plus exposés, au pessimisme envers l’avenir et au développement d’un antilibéralisme virulent qui les touche spécifiquement. Cette configuration, disparition du sentiment de classe, impression d’abandon d’une gauche en décomposition, antilibéralisme et hausse du sentiment d'insécurité, explique le fait que quatre ouvriers sur dix donnent leurs suffrages au Rassemblement National (ex Front National).


De ce constat, comment pouvons nous agir ? L’ethnocentrisme, préalable à tout racisme, et l’autoritarisme sont les conséquences d’une hausse du sentiment d’insécurité et du pessimisme quand à l’avenir. Beaucoup d'ouvriers craignent notamment le déclassement social pour leurs enfants, et le repli sur soi opéré par certains n'est qu'une stratégie de protection de leurs maigres acquis sociaux. A court-terme, ils sont donc les premiers éléments à combattre. Mais ce n’est pas tout. Sur le long-terme, il existe une nécessité de repenser le travail ouvrier, c’est à dire manuel. En effet, la précarisation des salariés, l’hypermarchandisation et les avancées technologiques se dressent aujourd’hui sur les ouvriers, leur dessinant un avenir incertain, menaçant et anxiogène dans le pire des cas. Elles sont les causes profondes du malheur ouvrier et ce sont elles que nous devons combattre.


C’est pourquoi nous nous devons de mener une réflexion nouvelle sur ces thématiques qui permettrait la proposition de mesures ambitieuses. Le revenu universel d’existence et la taxe sur les robots proposés par notre mouvement en sont des exemples concrets. C’est en poursuivant cet effort seulement que l’on pourra, à nouveau, changer la vie.


Pourtant, le terme ouvrier semble quasiment désuet, inadapté aux bouleversements que connaît notre société. Avec la fragmentation toujours plus poussée du travail, une nouvelle classe sociale semble émerger, parfois appelée “précariat”. Malgré l’hétérogénéité des situations qu’elle recouvre, on constate des similitudes dans les conditions sociales et économiques des individus. A l’heure de la mise en concurrence généralisée des travailleurs, reconnaître que le travailleur pauvre, la femme de ménage non-déclarée, l’étudiant livreur chez Deliveroo ou encore le travailleur migrant sans-papiers connaissent la même situation de précarité, c’est leur reconnaître des intérêts, et des droits à conquérir, communs. C’est en défendant collectivement ces intérêts communs que nous pourrons acquérir de nouveaux droits. Ces nouvelles formes, multiples, de précariat, qui montre que le travail n’est plus une garantie d’échapper à la misère, nous pousse à repenser la place du travail salarié dans notre société. De là, naît l’idée d’un revenu universel, outil d’émancipation permettant aux travailleurs, et notamment aux précaires, de récupérer du pouvoir de négociation.


L’ouvrier d’hier serait-il voué à devenir le précaire d’aujourd’hui et de demain ? Il est encore tôt pour le dire. Néanmoins, une chose est sûre. La gauche, hier défenseuse du prolétariat, aujourd'hui défenseuse du précariat, sera toujours la défenseuse de l’humanité.


Antonin Dacos

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