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La pandémie Covid-19 : quelles leçons à tirer pour l’emploi dans le secteur agricole ?




La crise sanitaire du Covid-19 met à nu la fragilité de notre système agricole mondialisé. Depuis le début du confinement, entre autres répercussions, la main d’œuvre saisonnière manque cruellement. Cette situation jette un coup de projecteur sur les actifs agricoles en France et notamment sur ces travailleurs précaires que sont les saisonniers. Quelles solutions pour la résilience du secteur agricole français ?


Le secteur agricole à l’épreuve de la crise sanitaire de Covid-19


Le 17 mars 2020, à 12h, la France entrait dans une période de confinement qui allait s’étendre jusqu’au 11 mai 2020. Peu à peu les frontières se sont fermées, et ce, au sein même de l’espace Schengen où régnait jusqu’ici la libre circulation des personnes. La fermeture des marchés ouverts a finalement été annoncée le 23 mars avec le choix laissé aux élus locaux en accord avec le préfet de maintenir certains d’entre eux dans des zones avec un accès difficile aux grandes surfaces. Le mot d’ordre était la distanciation sociale : « Restez chez vous ! ».

Ainsi, quelques semaines après la mise en place des mesures de confinement, s’est fait entendre le cri d’alarme des agriculteurs. Ils voyaient la demande de leurs produits s’écrouler et la main d’œuvre saisonnière - embauchée en grand nombre chaque année à cette date - en impossibilité de rallier les champs. Le gouvernement, les Ministres de l’Agriculture et de l’Economie en tête, ont fait appel à la solidarité des français, particuliers et entreprises. Ce dernier a, en effet, demandé aux grandes surfaces de s’approvisionner en produits frais auprès des producteurs français en priorité. De plus, les français disponibles ont été incités à rallier bénévolement les champs pour aider les producteurs à combler les quelques 200 000 saisonniers manquants.


L’appel a été effectivement entendu, notamment concernant l’approvisionnement des grandes surfaces et le changement brutal de mode de consommation des français. Ces derniers vont alors préférer les produits d’origine française et s’approvisionner en circuits courts aux producteurs locaux. De nombreux mécanismes de solidarité se sont ainsi mis en place comme sur le fil “autonomie alimentaire” de la plateforme Covid-Entraide qui lie consommateurs et producteurs locaux. Malgré cela, les producteurs impliqués dans les circuits longs ou dont les principaux acheteurs sont des restaurateurs ou encore des cantines, sont en grande difficulté pour écouler leurs stocks. Les producteurs en circuits courts, eux, s’en sortiraient mieux.

Cette crise sanitaire sans précédent a mis à nu la fragilité de nos sociétés ultra-mondialisées et a mis en danger notre souveraineté nationale concernant des secteurs stratégiques tel que celui de l’alimentation. Ainsi, le secteur de l’agriculture n’a pas échappé à la règle. La France est en effet une grande puissance agricole avec une balance commerciale équilibrée en 2017 dans le secteur de l’agriculture, sylviculture et pêche selon l’INSEE. Cette balance est néanmoins en constante baisse. De plus, la France importe 20 % de son alimentation selon un rapport d’information du Sénat en date de mai 2019 dont 10 à 25 % ne respecteraient pas les normes sociales, sanitaires et environnementales françaises. Ces importations concernent principalement les fruits, les légumes et la viande soit, pour les deux premiers, des productions avec une demande de main d’œuvre 10 fois supérieure à la moyenne du secteur agricole.


Etat des lieux de la main d’œuvre agricole en France


Le secteur agricole français présente un manque de main d’oeuvre structurel et un recours massif aux emplois saisonniers qui menacent sa résilience. En effet, dans sa course perpétuelle à la compétitivité, le système agricole français voit de nombreuses fermes phagocytées par une course à l’agrandissement des exploitations agricoles. Ainsi, en 2016, la France comptait 564 000 chefs d’exploitation et co-exploitants pour un total de 440 000 exploitations. Ces chiffres sont en baisse constante depuis des décennies.

En outre, plus de 80 % de ces 564 000 chefs d’exploitation avait plus de 40 ans en 2017. En 2018, le taux de remplacement des exploitants agricoles était seulement de 67 %. En France, un agriculteur sur deux va partir à la retraite d’ici 2026. Par exemple, en Ile de France environ 3 000 agriculteurs vont partir à la retraite si l’on s’appuie sur les données du recensement agricole de 2010 contre seulement 60 à 80 installations chaque année recensées par la Chambre d’Agriculture d’Ile de France. Une pénurie d’actifs agricoles est donc à redouter dans la décennie à venir.

De plus, la spécialisation de notre agriculture entraîne une charge de travail concentrée sur différentes périodes de l’année correspondant aux différents chantiers. Cela rend les fermes gourmandes en travailleurs saisonniers notamment pour les travaux pouvant être difficilement mécanisables. Sur les 760 000 salariés agricoles,un tiers sont des saisonniers entre avril 2018 et mars 2019. Ainsi, 270 000 saisonniers ont participé au secteur agricole avec un emploi beaucoup plus intensif sur les mois de juillet à septembre principalement pour les cultures de légumes, de fruits et la vigne. Ces trois secteurs représentent 60 % de cette main d’œuvre saisonnière.

Enfin, la précarité que représente ces emplois saisonniers et le soucis constant de réduction des coûts de production - et donc des salaires - par les producteurs , entraîne un recours massif aux travailleurs détachés. En effet, peu de français acceptent ces rémunérations pour des travaux souvent pénibles et ne répondent donc pas aux offres d’emplois. Ainsi, l’agriculture employait en 2017, 13 % des travailleurs détachés en France, soit 67 000 salariés en provenance d’Espagne pour 50 % d’entre eux, puis de Roumanie pour 13 %. Un travailleur « détaché » est défini comme un salarié envoyé par son employeur dans un autre État membre en vue d’y fournir un service à titre temporaire.


Les travailleurs détachés : des inégalités qui résident dans la méconnaissance de leurs droits


Petit zoom sur les droits des travailleurs détachés


Un travailleur détaché ne coûte pas moins cher qu’un travailleur français. Une directive européenne prévoit qu’un travailleur détaché bénéficie des mêmes conditions de rémunération, de santé, de sécurité et de temps de travail qu’un travailleur français. En effet, la rémunération ne peut être inférieure au SMIC et les heures supplémentaires doivent être majorées. Les dimanches et les jours fériés sont majorés de 50 %. Ils touchent aussi une indemnité compensatrice de congés payés, au moins égale à 10 % de la rémunération totale brute perçue déduction faite des éventuels jours de congés pris lors de la période de travail. La durée maximale de travail est de 10 heures quotidiennes et de 48 heures hebdomadaires. Chaque salarié doit bénéficier d’un repos quotidien d’une durée minimale de 11 heures et d’un repos hebdomadaire d’une durée minimale de 24 heures. Cependant, les prestations sociales accessibles à ces derniers dépendent du régime de sécurité sociale en vigueur dans le pays du prestataire de services. De plus, l’employeur doit mettre à disposition du travailleur un logement décent. Ce dernier doit respecter des normes de confort, d’hygiène et de sécurité même si le coût du logement peut être retiré de la paie selon la valeur fixée par la convention collective.


A titre de comparaison, un saisonnier français a accès aux différentes prestations sociales prévues en France sous les conditions suivantes : 150 fois le montant du SMIC horaire brut pour cotiser un trimestre pour la retraite, 150 heures de travail pour bénéficier des indemnités maladies, 600 heures de travail pour bénéficier des indemnités invalidité et décès, enfin, 4 mois de travail pour bénéficier des allocations chômage. Au passage, la nouvelle réforme de l’allocation chômage passerait ce prérequis de 4 mois à 6 mois. Le CDD saisonnier français a, de plus, accès à la prise en charge des accidents du travail et maladies professionnelles.


Des inégalités face au respect du droit du travail


L’avantage économique a embauché un travailleur détaché résiderait dans l’absence de cotisations sociales pour l’employeur. Or, les charges patronales sont très faibles pour des salariés français payés au SMIC. Ainsi, un travailleur détaché ne coûterait pas moins cher qu’un travailleur français dans le cadre légal. Néanmoins de nombreuses fraudes et contournements du droit sont observés : heures non déclarées, menaces, etc. Le bilan intermédiaire 2018 du Plan National de lutte contre le travail illégal révèle que 11 % des exploitations contrôlées étaient en infraction. La précarité de l’emploi saisonnier et des personnes y ayant recours ainsi que la forte demande pour ces emplois, établit un rapport de force défavorable entre les employés et leurs employeurs favorisant les abus. Ces travailleurs détachés sont le plus souvent peu qualifiés et même parfois illettrés, ce qui rend la connaissance de leurs droits difficile, de même que les recours en justice. Ainsi, les inégalités observées entre travailleurs français et détachés résident dans une méconnaissance de leurs droits et de trop faibles contrôles des autorités.


Un renforcement des contrôles


Pour faire face à ce constat, la Commission européenne ainsi que les pays membres de l’UE se sont mis d’accord sur des mesures pour améliorer le répertoriage des travailleurs détachés, renforcer le contrôle de leur temps de travail et durcir les amendes : 1 000 contrôles effectués en 2017 et une amende jusqu’à 500 000 €. De plus, le principe « à travail égal, salaire égal sur un même lieu » a été adopté par la Commission Européenne en mars 2018. Il répond au constat suivant : de nombreux travailleurs détachés réalisant des prestations de travailleurs plus qualifiés sont seulement payés au SMIC.


Quelles leçons à tirer ?


Depuis des décennies, nous observons la chute du nombre d’exploitations agricoles, une chute du nombre d’actifs agricoles et une précarisation de ces emplois. La crise sanitaire du Covid-19 nous enseigne le caractère indispensable des paysans qu’ils soient à la tête des exploitations ou salariés. Or, l’offre de travailleurs français ne suffit pas. Par la fermeture des frontières, c’est notre souveraineté alimentaire qui est aujourd’hui menacée.


La résilience par la revalorisation du travail agricole


Pour une plus grande résilience du secteur agricole, la question de la rémunération du travail est majeure. En effet, comment expliquer ce manque de main d’œuvre saisonnière dans un contexte de chômage de masse en France ? Le mythe du travailleur détaché moins cher dans le cadre légal a été en partie déconstruit dans cet article. Il est évidemment inadmissible de bafouer le droit du travail de ces travailleurs étrangers mais il faut aller plus loin que cela et remettre en question l’orientation même de l’agriculture française vers une mondialisation toujours plus poussée. Poursuivre le renforcement des contrôles et par là même, des budgets et des emplois pour faire respecter le droit du travail est nécessaire, mais sortir l’agriculture française de cette course effrénée à la compétitivité qui ne sert pas ses intérêts est aussi indispensable. Il est essentiel de revaloriser financièrement mais aussi socialement le secteur agricole afin de le rendre plus attractif et de lui rendre toute sa noblesse.


La reprise des exploitations agricoles : un enjeu crucial


Cependant, faire respecter le droit du travail ne règle pas le manque criant de résilience du secteur agricole vis-à-vis de sa main d’œuvre. Il y aura toujours une demande d’emplois saisonniers trop forte pour l’offre locale. Ainsi, la question de la reprise des exploitations est cruciale. Elle fait face à de nombreux obstacles notamment leur trop grande taille pour un repreneur seul. Ainsi, de nombreux hectares de foncier partent aujourd’hui à l’agrandissement et non à l’installation de nouveaux porteurs de projets d’agriculture paysanne. Les fermes spécialisées de ce monde mondialisé ne sont plus adaptées au monde d’après, social et écologique. La crise sanitaire que nous vivons révèle d’ailleurs leurs limites. Certaines manquent cruellement de main d’œuvre, d’autres n’arrivent pas écouler leur production mais plus généralement, ce sont les impacts de cette agriculture industrielle sur l’environnement et la biodiversité qui sont à l’origine, si l’on extrapole un peu, de cette épidémie.


Une transition agroécologique pour la résilience du secteur agricole


Les solutions à apporter résident en grande majorité dans la transition agroécologique de l’agriculture française. Néanmoins, cela ne passera pas seulement par une réforme de la PAC (Politique Agricole Commune) en faveur d’une agriculture paysanne et rémunératrice. Une réforme qui axerait la majorité de ses subventions du premier pilier sur le nombre d’UTH (Unité de Travail Humain) et non plus sur les surfaces par exemple. Cela passera aussi par la construction d’un environnement socio-économique vertueux qui permettra aux producteurs de vendre à des prix rémunérateurs sans pour autant répercuter cette hausse sur le prix aux consommateurs ou qu’une partie de ce prix soit constituée de subventions. La résilience du secteur agricole passe par l’indépendance des paysans.

Il faut prendre un peu de hauteur afin de regarder les choses à l’échelle, non pas de la simple production agricole, mais du système alimentaire qui s’étend jusqu’au consommateur.


Des dispositifs démocratiques au sein des filières


Un dispositif démocratique serait instauré dans toutes les filières qui seraient alors relocalisées et constituées du nombre minimal d’intermédiaires indispensables. Il rassemblerait tous les acteurs de la filière du producteur au consommateur en passant par les différents intermédiaires. Une régulation conjointe naîtrait alors des discussions qui permettraient à chaque acteur de comprendre les intérêts, moyens et contraintes de chacun et ainsi de construire un système de solidarité qui permettent à chaque travailleur de cette filière d’être rémunéré décemment pour le travail qu’il effectue et au consommateur de payer un prix juste. Les gains et les pertes seraient ainsi répartis équitablement tout le long de la filière. Cette dernière répondrait aux besoins locaux en priorité sans avoir une production globale qui dépasserait les limites naturelles du milieu d’où elle tirera sa matière première. On parlerait ainsi d’une filière unie et non des industries agroalimentaires d’un côté et des producteurs de l’autre. Cette hausse de la rémunération permettrait une hausse des salaires pour tout le secteur. Le travail agricole en deviendrait plus attractif pour des travailleurs locaux.


Une diversification des exploitations spécialisées


De plus, la spécialisation des exploitations françaises évoquée plus haut doit s’inverser pour aller vers une diversification des productions par les principes de l’agroécologie et ce, pour deux raisons : premièrement, produire les aliments que nous importons et limiter les excédents d’autres cultures sur lesquelles la France s’est spécialisée comme le blé ou le lait ; deuxièmement, limiter les impacts environnementaux et sanitaires d’une agriculture industrielle. Or, afin de permettre cette diversification, il faudra favoriser l’installation de paysans et de paysannes avec des compétences différentes dans le maraîchage, l’élevage, les céréales, etc. qui, par les synergies entre leurs différentes productions, permettra une diversification des territoires répondant aux besoins alimentaires locaux dans le respect de l’environnement et de la biodiversité. Là aussi, la structuration de collectifs est très importante afin de permettre, par exemple, la reprise d’une exploitation céréalière de 150 hectares par de nombreux paysans qui chacun s’occuperait de cinq, dix, quinze, vingt hectares. La concertation avec les populations et les filières alentours est, elle aussi, essentielle afin de construire des systèmes agricoles et alimentaires territorialisés, créateurs d’emplois décents, répondant aux besoins alimentaires locaux. Cette installation de nombreux paysans et paysannes réduirait très fortement le recours à de la main d’œuvre saisonnière, par définition précaire, lointaine. De plus, la transition agroécologique de l’agriculture française permettrait la création d’au moins 300 000 emplois ainsi que la conservation de notre patrimoine et de nos savoir-faire locaux. Cela conférerait une meilleure résilience de notre production agricole et ainsi, une souveraineté alimentaire améliorée, à l’épreuve d’une prochaine crise majeure.


Adrien Trouvadis


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