• .la rédac

L'échec carcéral : la peine de mort est abolie, la prison tue toujours

Mis à jour : 20 août 2019


Vigie du centre pénitentiaire de Saint Quentin Fallavier en Isère. Crédits photos : Jeanne Menjoulet (Publiée sous licence Créative Commons)

Hier, Victor Hugo écrivait : “Qui n’est pas libre n’est pas homme”. Aujourd’hui, l’humanité de notre société continue de s’arrêter à la porte des cellules.

Prison, bagne, trou, cachot, geôle, cellule. Par essence, la prison est un repoussoir, censé recueillir les reclus de la société afin de placer hors de sa vue les résidus humains broyés par ses échecs. Hugo disait “qu’il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que des mauvais cultivateurs”. Des cultivateurs qui s’empressent de détourner le regard de leurs erreurs. C’est une règle humaine que la mort d’un innocent attire et attriste plus que celle d’un coupable. C’est pourtant regrettable car les problématiques qui traversent la société sont décuplées dans l’univers carcéral.


La prison : une faillite française


Voici 37 ans que la peine de mort est abolie en France. Pourtant, la prison tue toujours. La prison tue parce que le taux de suicide des prisonniers est sept fois plus élevé que parmi le reste de la population. Les morts “suspectes” restent également nombreuses. La prison blesse des détenus victimes d’une promiscuité entraînant problèmes d’hygiène, humiliation et violence. Le pays des droits de l’homme comptait, en 2016, 68 253 détenus pour 58 887 places. De tels traitements portent gravement atteinte aux droits fondamentaux. La prison opprime socialement, parce qu’elle pousse à la récidive. Le travail y est sous-rémunéré et les autres activités de réinsertion sont sous développées voire méprisées, comme en témoigne la récente suppression de la subvention gouvernementale à l'association d'enseignement en prison Genepi.



Robert Badinter à la Nuit des Idées en 2016. Crédits Photo : Ulysse Bélier (Publiée sous licence Créative Commons)

La police a fait son travail. Et le gouvernement ?


Depuis des dizaines d’années, les politiques publiques ne sont pas à la hauteur. Les réformes du gouvernement d’Emmanuel Macron, loin d’être une révolution, ne sont qu’un prolongement. Elles sont majoritairement destinées à rendre habituel l’état d’urgence budgétaire que connaît la justice française. Ainsi, la réforme de la justice crée un “tribunal départemental pénal”, qui réduit le nombre de litiges porté devant les cours d’assises. Un collège de trois magistrats tranche en express les affaires, sans les étudier avec la même précision que les cours d’assises et leurs jurys populaires. Tout en amputant la justice de sa dimension citoyenne il la rend expéditive, donc brutale et inégalitaire. La réforme de la justice prévue par le gouvernement, comme celle visant à réformer les prisons, n’a qu’un but : faire des économies et réduire les dépenses publiques, dans des services qui n’ont déjà plus que la peau sur les os, au nom d’une soi-disant efficacité. La prison, qui voit ses financements se réduire de manière continue, ne peut plus offrir à ceux qui ont fauté l’espoir d’un nouveau départ.


L’échec de la prison, symptôme de l’affaiblissement de la République


L’État républicain et social a toujours été un rempart protégeant le faible du fort. L’impôt finance des services publics qui, en étant de manière égale au service de tous les citoyens, réduisent les inégalités et les rapports de domination qu’elles entraînent. Par sa lutte contre toute forme de domination, en affirmant le droit et en imposant le devoir, la république sociale est profondément source d’égalité. Or, l’Etat est aujourd'hui considérablement affaibli. La baisse des moyens attribués à la prison n’est pas un hasard. Elle relève d’une logique néo-libérale visant à affaiblir, si ce n’est neutraliser, l’action de l’Etat. Le désengagement de l’Etat amène nécessairement à une dégradation des services publics, couplée à une hausse des inégalités. Les difficultés que connaissent les prisons françaises - montée de la violence et de la déshumanisation, hausse des inégalités, renforcement de toutes les formes de la domination - sont à l’oeuvre dans l’ensemble de la société française.


Ainsi, la prison se révèle être une loupe grossissante. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que le sujet du milieu carcéral est soit la proie de propos démagogiques et culpabilisants, soit passé sous silence. En tant que mouvement progressiste se battant pour la justice sociale et la diminution des inégalités, à nous de nous saisir de ce sujet souvent oublié pour proposer un nouveau modèle carcéral, en phase avec le nouveau modèle de société que nous souhaitons mettre en place.


Fermer une prison


La justice, et les juges doivent (re)devenir, en matière pénale, des praticiens au service d’une amélioration de la société. Pour ce faire, il faut une profonde réforme des peines, et en finir avec l’automatisme de l’emprisonnement qui sévit actuellement. Le développement des peines alternatives doit à ce titre devenir une priorité. La comparution immédiate doit être supprimée, et la procédure pénale remaniée, dans le but de garantir la présomption d’innocence et le droit à un procès équitable. Pour ce faire il faut allouer à la justice les moyens de l’action et le temps de la réforme. Par exemple, l’encadrement légal de la vente de cannabis, quoique complexe, prend ici tout son sens. Ces changements en amont auront pour effet de réduire le nombre de détenus, et ainsi de rétablir des conditions décentes d’emprisonnement. Néanmoins la prison doit également être transformée.


Un prisonnier est un citoyen, à ce titre il conserve ses droits. C’est pourquoi il faut garantir au prisonnier la plénitude de l’exercice de ses droits dont font partie le vote, la contestation de l’ensemble des décisions de l’administration pénitentiaire pouvant lui porter préjudice, et un accès réel aux soins, physiques comme psychologiques.



Centre pénitentiaire des Beaumettes à Marseille. Crédits photo : Wikimedia Commons (Publiée sous licence Créative Commons)


Ouvrir une école


La prison reste un outil de déperdition sociale. Elle est trop souvent le début d’une descente aux enfers et pas assez un nouveau départ. C’est pourquoi son efficacité ne doit pas être appréciée à l’aune de leur coût financier, mais à celui de ses capacités de réinsertion. La prison doit être un atelier social d’un genre nouveau, destiné à accueillir les personnes ayant enfreint la loi, et à agir sur les causes qui ont poussés les personnes dans l’illégalité. Puisque la pauvreté demeure la principale cause d’infraction, la prison doit agir en premier lieu à ce niveau, elle doit pouvoir permettre aux détenus d’étudier, d’obtenir des diplômes et d’appliquer ces compétences nouvellement acquises sous la protection du droit du travail.


L’abolition de la violence


Enfin, la violence doit être abolie. La violence en prison, c’est un rat qui se promène dans une allée, c’est une cellule de 9 mètres carrés pour trois personnes, c’est une rixe entre prisonniers, c’est une mise en isolement injustifiée et pourtant incontestable devant un juge. Cette violence n’est pas un détail, c’est le commencement de l’essentiel : comme le rappelle Pierre Bourdieu, “si l’on veut faire diminuer véritablement la violence la plus visible, crimes, vols, attenants, il faut travailler à réduire globalement la violence invisible” .


Pas de révolution de la prison sans projet d’évolution générale de la société


Il nous faut faire consciemment le choix de rompre avec une vision individualiste de la société, vision biaisée car refusant d’admettre l’idée même de reproduction sociale, et selon laquelle chacun serait responsable de sa condition. Nous devons affronter les passions négatives issues de préjugés et y opposer la vision d’ensemble d’un futur désirable. Ce choix ne sera pas simple à mettre en oeuvre et demandera un véritable courage politique, car il faudra nous battre contre les logiques court-termistes, uniquement focalisées sur la rigueur budgétaire et l'efficacité. Les gouvernants, assaillis par un temps médiatique à la précipitation absurde, à une actualité accélérée et à la multiplication des sondages, ne peuvent se focaliser que sur quelques sujets, et prennent des mesures dont leurs concitoyens perçoivent immédiatement la portée - comme ouvrir des places de prison plutôt que de développer la prévention et les peines alternatives.


Antonin Dacos

Corentin Poupon

SUIVEZ-NOUS

©2019 - Culture G / Les Jeunes Génération·s