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La technologie va t-elle tous nous sauver ?

Face au changement climatique, pourquoi faire des lois, des réglementations, quand une merveilleuse invention va nous sortir de là ? … Jusqu’à nous faire plonger dans un nouveau problème. Le mythe de la technologie providentielle a la peau dure, vivement alimenté par les géants de la Silicon Valley, pour qui il est une immense opportunité économique. La technologie fascine, elle incarne un idéal futuriste de vitesse et de progrès substantiellement bon, en abritant en réalité une une vision profondément politique. Se cacher derrière une avalanche de smart-mots, traiter les symptômes plutôt que les maux : telle est la stratégie des libéraux.

Le mythe de la smart city


Hyperloop, réseau de couloirs aériens… Vous avez sûrement déjà entendus parler de ces modes de transport du futur censés représenter la mobilité de demain, la « Smart City ». Ils illustrent un fantasme historique de vitesse, de fluidité, à en faire rêver le.a citoyen.ne coincé.e dans son vieux métro poussiéreux. Un rapide coup d’œil suffit pour se figurer la place, les investissements que grignoteraient de tels aménagements, sans qu’on se pose une seule seconde la question du besoin auxquels ils doivent répondre.


De telles infrastructures ne règlent en rien les problèmes structurels d’aménagement du territoire. Au contraire, elles peuvent retarder la mise à niveau d’un réseau, son entretien et la sauvegarde des petites lignes. Alors pourquoi est-ce que les décideurs se laissent séduire ?


Parce qu’elles incarnent une forme de progrès : le progrès technologique, celui qui nous permet d’aller plus vite, de produire toujours plus, de dépasser les limites humaines. Un progrès qui serait éminemment souhaitable pour tou.te.s, sans qu’aucun débat ne soit posé. Ce lieu commun est la base de la réflexion libérale, par essence productiviste car après tout, « le temps, c’est de l’argent ». Cette même logique, nous en avons déjà fait les frais, c’est celle du tout TGV.


Les investissements massifs dans un réseau rapide et centralisé, qui ont conduit à un sous-investissement des transports du quotidien, la mort du TER, la fermeture des gares, la polarisation à l’extrême de nos déplacement. En résulte l’explosion des inégalités entre les territoires « compétitifs » et les territoires marginalisés, exclus de cette logique.

La nouvelle course à l’armement, emblématique de la Guerre Froide, s’articule autour de la smart city. Véhicules autonomes et connectés, technologie invasive pour concurrencer les géants asiatiques et la Sillicon Valley font office de révolution. Dans cette course au progrès technologique, la puissance qui n’arrive pas à suivre à tout perdu. Or cette injonction à la technologie pour elle-même, se déconnecte totalement de l’utilité sociale. Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile de France, donne une illustration criante de cette pensée dans une interview donnée au Parisien en novembre 2019.


Dénonçant un retard français préjudiciable dans le domaine du véhicule autonome, elle affirme que « depuis 2015, 70 expérimentations en France ont permis de faire parcourir environ 300.000 kilomètres à des véhicules autonomes, tandis qu’aux Etats-Unis, Waymo, filiale de Google qui fait figure de pionnier, a fait rouler depuis 2010 plus de 16 millions de kilomètres. », tout en annonçant mettre sur la table 100 millions d’euros pour compenser le retard étatique. Derrière les chiffres, le message est clair : celles et ceux qui ne suivent pas cette injonction au progrès technologique pour lui-même sont mort.e.s, sont mis.e.s sur le côté, mangé.e.s par la concurrence. Mais quelle utilité sociale à ces engins, souvent qualifiés de « bijoux de technologie » ?


A la Défense, le service de navettes autonome proposé pendant 2 ans, de juillet 2017 à juillet 2019 s’est conclu par un échec certain : pour une opération à 300 000€, seul 45 500 voyageur.se.s ont été transporté.e.s en 15 mois. La marche à pied, la trottinette électrique ou encore les transports collectifs classiques ont été considérés comme plus opérants par les usager.e.s, à cause d’une navette considérée comme trop lente. Pour cause : un environnement urbain imprévisible, changeant, et des faiblesses techniques qui subsistent. En somme, une grosse opération de communication qui a raté sa cible en ne répondant pas aux besoins réels et sociaux des usager.e.s francilien.ne.s. Le monde urbain, vivant et en pleine mutation, n’est pas encore prêt à la smart-révolution des transports. Et le sera-t-il seulement un jour ?


Une Smart-City entièrement connectée peut en laisser certain.e.s rêveur.se.s. Elle peut être le paradis des elles et ceux qui monnaient la donnée, de celles et ceux qui pensent la société sous surveillance, et l’enfer des recalé.e.s du numérique et des angoissé.e.s de la data. Sans gouvernance publique et démocratique, à l’heure de la privatisation de la donnée, la Smart City est l’Eldorado des libéraux.


Le dérèglement climatique est une formidable opportunité économique


La technologie ne va pas seulement sauver le climat, elle va aussi nous permettre de formidables opportunités financières ! Si cette affirmation semble provocatrice, elle est pourtant la base de la réflexion des libéraux, incapables de sortir de leur logiciel productiviste. L’expérience nous apprend pourtant que le greenwashing ne nous sauvera pas du péril climatique. C’est tout le contraire.


La logique des petits pas, notamment en termes d’innovation technologique, est inopérante. Dépenser des millions dans la recherche et la réalisation de produits dits « moins polluants » sans changer de modèle de société nous conduit à aller droit dans le mur.


Quelle durabilité à un réfrigérateur que l’on change tous les 5 ans car le nouveau modèle consomme 20% de moins ? Le gouvernement se félicite de petits pas, comme l’interdiction du plastique à usage unique d’ici 2040, alors que pendant ce temps, des multinationales responsables de désastres écologiques comme MacDonald se refont une image marketing en remplaçant les pailles et couvercles en plastique par du carton, sans rien changer de leurs modèles de production. On incite les citoyen.ne.s à prendre leurs responsabilités et à recycler, alors que seul 6% des emballages plastiques sont recyclés aujourd’hui.


Ce fantasme libéral se vérifie particulièrement bien dans l’énergie : alors que nous subissons aujourd’hui un sous-investissement chronique et politique dans la recherche et le développement des énergies renouvelables, payant le prix de notre soumission aux lobbies de l’énergie, on nous vend des solutions miraculeuses et clés en main : arbres artificiels absorbant du Co2 en remplacement des arbres coupés, filtres à particules installés sur les véhicules Diesel limitant le rejet de particules dangereuses… autant de solutions qui sont difficilement généralisables et qui ne remettent en rien en cause les exactions des géants industriels de l’énergie.


Dernier acte en date : le détaxage de l’huile de palme par le Gouvernement, utilisé dans les biocarburants par des géants comme Total, dont la production amène à la destruction de forêts et la mort de la biodiversité qui y règne. Les énergies renouvelables et autres innovations commencent tout juste à être envisagées par les fossoyeurs de la planète : si elles contribuent au mix énergétique, elles nécessitent la plupart du temps des métaux rares dont l’extraction a un coût environnemental conséquent. La solution n’est certainement pas dans une innovation technologique miraculeuse au service du capitalisme et du profit. Le changement de motorisation en général, comme le véhicule électrique, pourtant souvent cité en exemple, ne questionne en rien le modèle du tout-voiture dans nos déplacements.


La technologie au service d’un changement radical de société


Alors évidemment, l’idée n’est pas de revenir à la bougie et à la cheminée, ni de refuser toutes les opportunités technologiques. Mais bien de sortir du mythe libéral de la technologie miraculeuse qui nous sauvera du péril climatique, et nous conduira naturellement vers le bien, comme s’il s’agissait du sens de l’histoire, sans avoir à opérer un quelconque changement de société.


Critiquer cette idéologie tout en faisant parti du système n’est pas aisé. Quiconque a déjà critiqué des choix politiques anti-écologiques ou liberticides s’est souvent entendu répondre : « Oui, mais toi aussi tu consommes ! Toi aussi tu as un électroménager récent, une télévision, un smartphone ou une tablette ». C’est nier les efforts remarquables de ces technologies pour se rendre indispensables, mais surtout jetables : l’obsolescence programmée nous oblige à remplacer systématiquement nos appareils, le besoin de valorisation sociale par la consommation nous enjoint à obtenir les marchandises dernier cri.


Le marketing à outrance, les extensions de garanties et autres mécaniques perverses du système de consommation rendent très difficile pour l’individu de s’extraire de cette logique. Un projet émancipateur ne doit pas être de nature à faire la morale aux plus précaires et aux personnes qui consomment, par obligation ou habitude. Face aux responsabilisations individuelles, proposons une alternative collective : dans la continuité de la loi Hamon, imposons une garantie de 10 ans pour les appareils électroniques.


Encourageons les low-techs (recyclage, récupération et réparations de machine déjà existantes, en opposition au « high-tech ») en rendant par exemple accessibles les fair-phones, téléphones produits avec des produits de récupération et le remplacement pièces par pièces par les constructeurs pour les appareils défectueux. La technologie ne remplace pas le progrès humain et social, mais doit l’accompagner.


Nous n’écrirons pas un futur désirable en ajoutant « smart » derrière tous les mots, mais bien en repensant les modes de production, nos modes de déplacements, la gestion en commun de nos biens et la redynamisation du service public. Une ville maillée de transports aériens du futurs et aux routes saturées de voitures électriques ne réglera ni ses inégalités de desserte, ni ses problèmes de saturations et d’étalement urbain. Changer la motorisation ne nous sortira pas de l’écueil du tout-voiture. La ville intelligente est peut-être plutôt celle des courtes distances, des aménagements publics et des commerces de proximité, de la réinstallation de terres agricoles, du développement de l’économie sociale et solidaire.


La ville intelligente, c’est celle qui pense l’aménagement du territoire autour de la proximité et du droit à la lenteur, la densification de son réseau de transports collectifs et de modes doux avant les immenses aménagements fringants. Et tant mieux si la technologie nous y accompagne, avec transparence et démocratie. La vraie révolution c’est celle des communs et de la proximité, contre la marchandisation de l’espace et de nos vies.


Alice Bosler