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La ville, lieu de puissance du sexisme et du patriarcat





Elles passent mais ne s’arrêtent pas, elles sont vigilantes et scrutent les passant.e.s sur les trottoirs. Elles prévoient soigneusement leurs déplacements, surtout la nuit. On ne nomme pas de rues ou de statues après elles. Ce sont les femmes, les grandes absentes de l’espace public. Élaborées dans un objectif de praticité, les villes excluent les femmes dans leur conception même. Tour d’horizon d’une situation problématique et des solutions qui existent.


Les femmes : grandes invisibles de l’espace public


Lorsque l’on se représente la ville, que l’on se demande pour qui elle est faite, on ne pense pas aux femmes. A contrario, lorsque l’on s’imagine une femme en ville, on ne se représente pas une femme flânant dans les rues, on voit plutôt une femme active, allant soit au travail, soit chercher ses enfants. Les urbanistes sont persuadé.e.s de faire une ville pour tou.te.s, mais iels mettent à l’écart beaucoup de monde. Aujourd’hui, les femmes font partie des grand.e.s exclu.e.s des espaces urbains, la ville est faite par les hommes, pour les hommes.

Dans nos rues, sur nos boulevards, dans nos parcs, les femmes sont sous-représentées. Tout d’abord, parce que seulement 5 % des rues de Paris portent le nom de grandes femmes, et ces rues sont souvent peu visibles ou peu fréquentées. On ne donne certainement pas leur nom à de grandes places et endroits importants. On ne voit pas non plus de statues féminines dans les lieux centraux. Or, les grandes femmes ne représentent pas seulement 5 % des grands personnages historiques, mais puisque ce sont les hommes qui font la ville, ils excluent par conséquent leur nom, les reléguant au second plan, pour les remplacer par des hommes, parfois inconnus du grand public.


L’exclusion ne se fait pas que symboliquement, elle a également lieu à travers le mobilier urbain : les vespasiennes (urinoirs masculins) ne laissent place aux sanisettes (toilettes adaptées aussi à l’usage féminin) que dans les années 1980. Aujourd’hui, ces sanisettes ne sont que peu utilisées, car elles sont, la plupart du temps, dans un état déplorable, sales, utilisées le plus souvent du temps par des hommes saouls ou non qui urinent à côté. Les femmes (qui doivent s’asseoir) délaissent par conséquent ces lieux insalubres et doivent se rendre dans des bars ou des cafés (dont les toilettes laissent également à désirer, mais un peu moins que les sanisettes) et se retrouvent à payer une consommation pour pouvoir se rendre au petit coin. Dans les lieux communs, comme les centres commerciaux, les femmes doivent souvent payer pour avoir accès aux toilettes, alors que beaucoup d’hommes refusant de payer vont uriner dehors. Dans l’imaginaire populaire, un homme qui urine dehors contre un mur, qui salit les rues de la ville, parce qu’il refuse de payer, c’est normal. Lorsqu’une femme refuse de payer et urine dehors, on lui dit qu’elle est exhibitionniste. C’est pourtant exactement le même cas, alors pourquoi le fait-on remarquer aux femmes ? Parce qu’elles ne sont pas des hommes.


Les lieux publics (bars, boîtes de nuit, gares ...) quant à eux ne valent pas mieux. De jour comme de nuit, une femme seule est considérée comme une proie, en attente d’un homme, comme si elle n’avait pas le droit de s’amuser, de se détendre, sans risquer d’être abordée par un quelconque individu la percevant comme à sa disposition, sa propriété. Par exemple, un homme peut rester longuement installé sur un banc public alors qu’une femme ne le fera pas, de peur d’être importunée, elle ne peut pas flâner.

Cela montre qu’en tant que femmes nous évoluons sous le joug de l’hégémonie masculine qui s’arrange pour nous laisser de côté, tant dans la conception que dans l’occupation des villes. Les lieux publics ne sont malheureusement pas perçus par les femmes comme des lieux de sécurité.


La sécurité en ville, culture du risque


Il y a dans, l’imaginaire collectif, l’idée qu’une femme, dès lors qu’elle n’est pas accompagnée d’enfant ou d’homme, est une femme sifflable, harcelable. Comme si une femme devait constamment afficher son statut de mère ou de femme mariée, comme si elle n’avait pas le droit autre chose.

Selon un sondage de l’IFOP datant de 2012, mais dont les chiffres sont encore d’actualité, 80 % des femmes ont déjà été abordées dans la rue, 59 % plusieurs fois, 70 % ont déjà été sifflées et une femme sur cinq a déjà été victime d’une agression physique dans la rue. Toutes ces agressions ont eu lieu en journée.

A la tombée de la nuit, bien plus de femmes angoissent à l’idée de sortir ou de rentrer seules chez elles. Selon le même sondage, plus de 56 % des femmes changent de trottoir lorsqu’elles voient des silhouettes masculines marcher dans leur direction. Elles adaptent leur comportement lorsqu’elles sortent le soir : 55 % des femmes s’arrangent pour rentrer en voiture, 29 % pour rentrer en groupe, 6 % des femmes seules se rapprochent d’autres femmes dans les transports en commun, assurant une sorte de solidarité féminine, un lien qui rassure. 14 % mettent un manteau long ou un pantalon pour rentrer chez elles, 12 % fuient les regards. Les femmes se sentent en insécurité lorsqu’elles sortent, alors que seulement 6 % des hommes craignent de sortir de chez eux le soir.


Il sera presque impossible pour les femmes de profiter de la légèreté d’une bonne soirée, dès lors qu’elles sortent des lieux privés. Elles prennent des dispositions, dans l’angoisse, pour rentrer chez elles : elles évitent de passer devant les bars, de peur de croiser de potentiels harceleurs ou agresseurs, elles se font discrètes lorsqu’elles passent devant des hommes, elles changent leur façon de s’habiller, allant parfois même se changer dans les toilettes du lieu public pour troquer leur robe contre un pantalon (puisque la manière de s’habiller justifierait visiblement les agressions), s’assurent de passer par des endroits éclairés, l’éclairage public apportant une sorte de sécurité, mettent des écouteurs, souvent sans musique, pour s’assurer comme garantie qu’elles ne sont pas suivies.


Dès qu’elles sont en âge de sortir, ne serait-ce que pour aller au collège, on inculque aux jeunes filles la culture du risque, on leur dit que dans l’espace public elles doivent être discrètes, ne pas relever les remarques pour ne pas se faire agresser, ignorer, détourner le regard, baisser la tête … Vivre la ville en étant une femme, c’est vivre sous la contrainte. La responsabilité de l’agression ne pèse pas sur les agresseurs, mais sur les agressées.


La prise des transports en commun constitue également un stress conséquent pour les femmes seules. En effet, notamment le soir lorsqu’il y’a peu de monde, mais aussi en plein jour, les transports en commun sont des lieux où le sexisme prolifère. Alors que 100% des femmes déclarent y avoir été harcelées, 74 % d’entre-elles avouent avoir été victimes au moins une fois d’atteinte ou d’agression sexuelle dans les transports en commun. Les femmes déjà en insécurité se font discrètes et s’effacent lorsqu’elles sont dans les transports en commun. Malheureusement, ces derniers sont probablement perçus comme un lieu d’anonymat pour les agresseurs, un endroit où ils peuvent agir sans qu’il n’y ait de conséquences.

De plus en plus de témoignages émergent, témoignages de femmes suivies depuis leur arrêt de bus/métro/ tram jusqu’à chez elles, harcelées par des hommes.

Les scandales récents concernant Uber et les autres compagnies de taxis et voitures avec chauffeur ajoutent une difficulté supplémentaire pour les femmes. Auparavant, le taxi était perçu un lieu sûr, qui leur permettait de rentrer chez elles en sécurité. Ce n’est plus le cas.


Le rôle de la socialisation : ancrage du sexisme


La situation est catastrophique. La faute à qui ?

Dès le plus jeune âge, on apprend aux hommes à investir les espaces publics au détriment des femmes qu’on relègue une fois encore au second plan. Le premier lieu apprenant le sexisme est sans doute la cour d’école. En effet, on apprend aux garçons à se placer au centre de la cour de récréation, au centre des espaces communs. On dédie souvent les espaces centraux aux garçons pour jouer au foot, prenant pour acquis le fait que les filles n’y jouent pas. On relègue donc les jeux « de filles », ou tout du moins qui leur sont assignés dans l’imaginaire collectif, en marge des espaces de récréation, elles occupent les bordures de la cour. Les cours d’école sont les tout premiers lieux où les enfants assimilent les gestes sexistes.


L’image de la « femme-objet » véhiculée par les publicités, omniprésentes dans les villes, pose également un problème. Bien trop souvent, celles-ci mettent en avant des images erronées des femmes, hypersexualisées, qui n’ont rien à voir avec le produit présenté et qui sont à l’opposé de la réalité. On retrouve bien plus d’images de femmes dans des poses langoureuses, parfois à la limite du ridicule, que des femmes dans des situations de la vie quotidienne. A contrario, si l’on montre la réalité (publicité pour les protections hygiéniques, pour les problématiques concernant les femmes, sensibilisation …) le public crie au scandale. Or, personne ne s’insurge lorsqu’il s’agit d’une figure féminine à moitié nue qui pose pour du parfum. Alors pourquoi l’image des femmes « normales », non-idéalisée, pose-t-elle problème ? Outre la banalisation des publicités qui montrent des images hypersexualisées des femmes, qui marquent profondément les villes, on constate un véritable tabou concernant les femmes. La ville les conçoit comme des êtres passifs, effacés, qui n’ont pas le droit de parler des choses de la vie (règles, accouchements, célibat …). Elles doivent demeurer des êtres parfaits, idéalisés par les hommes et c’est cela que renvoient toutes ces publicités : ce que nous devrions être POUR les hommes. Or, nous ne vivons pas POUR plaire aux hommes mais pour NOUS.


Il faut que nous nous réappropriions les espaces communs, parce que nous sommes des êtres à part entières, des citoyennes qui évoluent dans les villes, autant que les hommes. Nous avons droit à une place.


Une nécessaire réappropriation de l’espace public à imaginer


Comme dit précédemment, les femmes sont les grandes absentes de l’espace public. Peu de rues ou de statues les célèbrent, elles n’y passent qu’en coup de vent, s’y sentent en danger.

Il incombe aux pouvoirs publics et particulièrement aux municipalités de prendre des mesures efficaces pour enrayer ce phénomène intrinsèquement lié à la culture hétéropatriarcale dominante.


Au niveau local, de nombreuses initiatives ont été prises, comme par exemple à Gennevilliers. L’association Les Urbain.e.s, composée de géographes, d’urbanistes, de citoyen.ne.s et d’artistes a lancé, en 2014, une réflexion sur ce sujet. Le résultat de leurs travaux sera publié au deuxième semestre de 2020 sous la forme d’un livre. Cette association a observé pendant six ans l’espace public et la manière dont il était occupé par les habitant.e.s. Leur publication fera ainsi un état des lieux de leurs recherches et détaillera leurs propositions pour que la ville soit réellement inclusive.


A Bagnolet, la municipalité privilégie la construction de jardins partagés à celle de terrains de pétanque. Des études d’urbanisme ont montré que l’installation de ces jardins permettait d’augmenter la présence des femmes dans l’espace public, car ce sont des lieux où elles peuvent se détendre et amener leurs enfants, sans avoir peur. Les terrains de pétanque, au contraire sont souvent fréquentés par un public majoritairement masculin, ce qui crée un environnement moins sûr pour les femmes.

La Mairie de Paris a, quant à elle, intégré un critère “genre” dans ses appels d’offre concernant le réaménagement des grandes places parisiennes. Ainsi, dans les villes, la réflexion sur l’adaptation des espaces publics à la question féministe s’est enclenchée.

Le sujet du genre dans les domaines de l’urbanisme, qui a peiné à s’imposer, prend de plus en plus d’ampleur. De nombreux collectifs se créent, comme Les Urbain.e.s ou encore Genre et Ville. Ce think tank et “do tank”, fondé par la consultante en socio-ethnographie Chris Blache, se spécialise sur la question du genre dans l’urbanisme. Aide à la réalisation de projets, conseil, sensibilisation, Genre et Ville est composé de membres venant de disciplines très différentes, ce qui permet de croiser les regards et les approches sur la question.


Ces collectifs et les chercheur.se.s qui y participent font un travail essentiel de mise en évidence des sujets qui concernent le genre et la ville. Il est nécessaire que cette approche de l’espace public soit propulsée sur le devant de la scène, afin que la libération des femmes ait lieu dans toutes les facettes de leurs vies.


Peut-on vraiment changer la ville ?


C’est donc une part de plus en plus importante d’urbanistes, d’architectes et de décideur.se.s public.que.s qui s’empare de ce sujet. Mais quelles solutions concrètes apporter ? Quels aménagements peuvent être faits pour que nos villes soient plus inclusives ?


Le premier outil, les “marches exploratoires”, permet de faire un diagnostic précis des besoins de chaque ville. Un groupe de femmes déambule dans un quartier ou dans une ville et recense les éléments urbains qui engendrent un sentiment d’insécurité ou d’inconfort pour les femmes. Elles élaborent ensuite des propositions pour les améliorer. Ces marches, créées en 1989 au Canada, permettent non seulement de relever et de résoudre les problèmes, mais investissent également les femmes en actrices de leur émancipation.


Cet outil précieux, ainsi que les recherches de nombreux.ses urbanistes et scientifiques ont permis d’identifier plusieurs types d’aménagement du territoire à mettre en place pour favoriser la présence des femmes dans les espaces publics. Installer plus de bancs pour donner envie aux femmes de s’arrêter, construire davantage de toilettes publiques, augmenter le nombre de jardins publics et partagés, améliorer l’éclairage des rues la nuit, abandonner la construction d’impasses, sont autant de solutions pour rendre les expériences des femmes dans la rue plus sûres et plus agréables.


D’autres efforts sont à fournir au niveau des équipements sportifs et des aménagements des routes. Aujourd’hui, la majorité de ces équipements sont conçus pour les garçons et ne sont donc fréquentés que par eux. Des recherches ont montré que la construction d’équipements sportifs inclusifs et l’organisation d’événements exclusivement féminins permettait d’augmenter la fréquentation de ceux-ci par un public féminin. La diffusion de la pratique du vélo et son accompagnement par la construction de pistes cyclables sécurisées augmente également la présence des femmes dans l’espace public.


Un nouveau projet de société doit être porté


Si des aménagements urbains et des politiques de la ville peuvent et doivent être mis en place le plus tôt possible pour rendre la ville aux femmes, il est également indispensable de travailler à un niveau beaucoup plus profond sur la conception même de l’espace public. Dans la culture dominante, empreinte des clichés hétéro-normés et patriarcaux, c’est dès le plus jeune âge des enfants qu’on leur inculque que les filles maîtrisent l’espace privé alors que les garçons ont toute leur place dans l’espace public.


Ainsi, au-delà des aménagements urbains, c’est la socialisation primaire et secondaire qui est à revoir. Il faut favoriser la mixité dès le plus jeune âge, apprendre aux petites filles et aux petits garçons à jouer ensemble au foot et à la poupée, à coopérer plutôt qu’à s’affronter. Il faut apprendre aux garçons que les filles ne sont pas leur propriété, qu’elles sont libres de s’habiller et de se comporter comme bon leur semble, sans que cela ait à voir avec eux. En un mot, il faut replacer les femmes comme sujet et non comme objet.

Il n’est plus question ici de politiques publiques mais bien d’un changement de mentalité nécessaire qui doit s’effectuer et qui, d’ailleurs, a déjà commencé.


Mathilde Nutarelli et Marie Gagnaire

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