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Le consentement de Vanessa Springora : l’art excuse-t-il le viol ?

“A quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège on n’est pas supposée vivre à l’ hôtel avec lui ni de se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’ heure du goûter”


L’année littéraire 2020 a commencé sur les chapeaux de roues avec la publication du Consentement de Vanessa Springora qui est venu remuer le petit monde littéraire. En effet l’éditrice relate dans ce premier livre la relation qu’elle entretenait à l’âge de 14 ans avec l’écrivain Gabriel Matzneff, pédocriminel notoire, qui utilisait ses livres pour valoriser ses frasques pédophiles sous l’oeil complaisant du monde artistique français.



Le récit de l’emprise


1986. V a 13 ans quand elle rencontre G. 14 quand elle a sa première relation sexuelle avec lui. Il en a 50. Il est écrivain. Il est célèbre. V a grandi entourée de livres, fille d’une mère attachée de presse dans l’édition divorcée d’un père absent. Ballotée entre les dîners d’affaires de sa mère, souvent seule, à l’école comme chez elle. V. se sent invisible, notamment aux yeux des garçons de son âge, alors quand G. la remarque, lui offre son attention, il s’intéresse à sa vie, à ses devoirs, là où personne d’autre ne le fait. Elle se sent valorisée. G pose ainsi la première pierre de l’emprise qu’il exercera sur sa victime.

Dans ce récit saisissant, Vanessa Spingora analyse désormais avec le recul des années les mécanismes de la manipulation psychologique qu’exerce le pédocriminel sur sa victime, dans le choix même de celle-ci : “Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide inconsolable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies.”


Petit à petit, Gabriel Matzneff installe ses mécanismes de domination. Au début de leur “histoire”, la police reçoit des lettres anonymes, signées d’un faux nom, révélant la relation pédophile entre G. et V.. Cela introduit alors dans la relation la notion de danger, la peur d’être surpris, arrêté. Ces lettres font aussi peser la culpabilité sur tous les proches : elles sont si précises sur les allers-venues de V. dans l’appartement de G. qu’elles doivent bien avoir été écrites par quelqu’un de proche. Ce doute rend tout le monde suspect, un bon moyen pour G. pour éloigner V. du peu d’amis qui lui restaient. C’est seulement après que Vanessa Spingora soupçonnera Gabriel Matzneff d’avoir lui-même écrit ces lettres pour créer cette tension permanente sur leur “couple”.


G. utilise aussi la différence d’âge qu’il entretient avec V. comme un outil de domination. Il utilise aussi l’admiration que V. entretien pour lui et pour son métier d’écrivain. “Face à lui, l’écrivain et l’intellectuel, je manque cruellement de vocabulaire. Je ne connais ni le terme de « pervers narcissique », ni celui de « prédateur sexuel ». Je ne sais pas ce qu’est une personne pour qui l’autre n’existe pas. Je pense encore qu’il n’y a de violence que physique. Et G. manie le verbe comme on manie l’épée. D’une simple formule, il peut me donner l’estocade et m’achever. Impossible de livrer un combat à armes égales.”


Cette relation d’emprise existe car Gabriel Matzneff contrôle à cette époque toute l’existence de Vanessa Spingora, ses fréquentations : l’éloignant des personnes qui auraient pu la protéger de cette relation, ses lectures : lui interdisant de lire certains de ses livres où il raconte ses voyages comme touriste sexuel en Asie… Elle est intensifiée par la différence d’âge et par le pouvoir de G., sa célébrité et l’admiration que V entretient pour lui tout comme son besoin d’être aimée.


A cela s’ajoute le fait que “ce qui caractérise les prédateurs sexuels en général, et les pédocriminels,en particulier, c’est bien le déni de la gravité de leurs actes. Ils ont coutume de se présenter soit comme des victimes (séduites par un enfant,ou une femme aguicheuse),soit comme des bienfaiteurs (qui n’ont fait que du bien à leur victime)”. Le prédateur sexuel se positionne comme la victime de l’enfant. Alors quand en plus on est consentante comme le raconte Vanessa Springora comment ne pas se sentir coupable, responsable de ce qu’il se passe?


La libération de la parole des victimes


C’est cette force de l’emprise, toujours vive même des années plus tard, qui explique la difficulté pour les victimes de pédocriminel de s’exprimer sur le sujet et de confronter leur agresseur. “Je pense qu’il est extrêmement difficile de se défaire d’une telle emprise, dix, vingt ou trente ans plus tard. Toute l’ambiguïté de se sentir complice de cet amour qu’on a forcément ressenti, de cette attirance qu’on a soi-même suscitée, nous lie les mains plus encore que les quelques adeptes qui restent à G. dans le milieu littéraire.”


Vanessa Springora parvient dans ce livre à rendre compte du débat interne qui anime les victimes de pédocriminels et principalement de la difficulté à se reconnaître comme tel. Vanessa Springora s’est longtemps posé la même question “Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ?” sans parvenir à trouver la réponse, simplement car elle ne posait pas la bonne question : “Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne.” En effet, Vanessa Springora s’est confrontée à la difficulté de reconnaître d’avoir été abusée tout en se sentant consentante : “Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître.”


En transformant Vanessa Springo en personnage de roman,Gabriel Matzneff perpétue son emprise. En l’inscrivant à jamais dans le papier, il l’empêche de changer ou d’évoluer et fait d’elle à jamais le personnage qu’il a créé aux yeux de tous ces lecteurs, comme l’explique Vanessa Spingora : “M’avoir transformée en personnage de fiction, alors que ma vie d’adulte n’a pas encore pris forme, c’est m’empêcher de déployer mes ailes, me condamner à rester figée dans une prison de mots.”


La solution pour Vanessa Springora était de se réapproprier sa propre vie. Car en l’écrivant Gabriel Matzneff l’avait transformé en objet, elle devenait tout ce qu’il voulait, puiqu’il la recrééait à chaque fois qu’il l’écrivait. “Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps.” c’est aussi “prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre”.


D’ailleurs ce qui ressort des interviews données par Gabriel Matzneff depuis la sortie du livre, c’est bien sa colère d’avoir été lui-même objectivé. On le présente plus comme il aime à le dire comme un “bienfaiteur” mais comme un pédocriminel, comme un monstre.

La libération de la parole est compliquée pour les victimes même on assiste depuis plusieurs années et notamment grâce au mouvement #metoo à une prise de d’ampleur de celle-ci. Le problème réside souvent dans la difficulté de se défaire de l’emprise et du pouvoir de l’agresseur, mais aussi dans celle d’être entendue.


Ce livre de Vanessa Springora fait un écho superbe au témoignage d’Adèle Haenel sur les attouchements qu’elle a subi de la part du réalisateur Christophe Ruggia. Après ces révélations, les choses ont commencé à changer, Christophe Ruggia fait désormais l’objet d’une procédure de radiation de la part de la Société des réalisateurs de films (SRF) qu’il avait lui-même dirigé de 2014-2015 et semble disparaître des espaces médiatiques. Mais si cela a été possible c’est parce que les rapports de pouvoir entre Haenel et Ruggia se sont inversés comme elle en témoigne dans l’interview qu’elle a donné à Médiapart (3 novembre 2019) : “Même s’il est difficile de lutter contre le rapport de force imprimé depuis la jeune adolescence et contre le rapport de domination hommes-femmes, le rapport de force social, lui, s’est inversé. Je suis puissante aujourd’hui socialement alors que lui n’a fait que s’amoindrir.”.


Séparer l’homme de l’artiste ? Le monde artistique français en question


Chacune dans leur prise de parole font état d’une réalité du monde artistique dans lequel, elles et leur agresseur évoluaient : tout le monde savait et personne n’a rien fait. On assiste à une impunité totale des agresseurs.


Le cas Matzneff est effarant. Celui-ci s’est fait connaître pour ses récits de relations sexuelles avec des mineurs. Celui-ci n’a jamais nié que ses récits sont les siens puisqu’il publie ses mémoires. Il fut pourtant un auteur adulé reçu sur les plateaux télé, dans des émissions phares comme “Bouillon de culture” de Bernard Pivot, une collégienne l’attendant dans les coulisses. Alors que Denise Bombardier une écrivaine québécoise reçue sur le même plateau exprime son choc de voir un pédocriminel reçu à la télévision française, c’est contre elle que toutes les critiques se retournent. De même pour Christophe Ruggia dont le comportement a été considéré comme problématique et la relation qu’il a entretenu avec Adèle Haenel pendant et après le tournage de Les Diables comme inappropriée par un grand nombre de témoins. (Médiapart, 3 novembre 2019)


Cette réalité, bien qu’elle ne soit pas uniquement propre au monde artistique française, est très flagrante chez nous. On assiste à une tolérance totale, et ce malgré les révélations et l’éclatement des scandales. Les artistes semblent évoluer dans une bulle et sont entièrement protégés comme si leur aura artistique, leur talent pouvait tout excuser. “Il faut croire que l’artiste appartenant à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une oeuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer.”


Il nous est alors demandé à nous, spectateur.ice, lecteur.ice, consommateur.ice d’art de séparer l’homme de l’artiste comme s’il était deux individus totalement différents. Le parallèle entre le traitement qui fut réservé à Gabriel Matzneff pendant des années et le traitement dont bénéficie toujours Polanski est assez flagrant. Les deux artistes utilisent leur art pour justifier ou du moins excuser l’homme derrière l’artiste.


Alors comment séparer l’homme de l’artiste quand les deux sont la même personne ? est-ce même possible ? Mais surtout est-ce bénéfique ?


Dans son podcast “J’ai pas d’avis mais j’en veux un” consacrer à ce sujet, Clémence Bodoc analyse cette question comme la difficulté de voir que l’agresseur n’est pas un monstre mais un homme comme tous les autres. Les monstres sont parmi nous et nous ne pensons pas les identifier. Parce qu’il n’a pas de monstres, il n’y a que des hommes. Derrière la volonté de séparer l’homme de l’artiste, on retrouve pour elle la volonté de distinguer l’homme du monstre.


Quand l’homme utilise l’artiste pour excuser l’homme comme Polanski le fait en faisant le parallèle entre sa propre vie et celle de Dreyfus, ou quand Matzneff justifie la pédocriminalité par le besoin de matière pour ses livres, ils trahissent les spectateurs.ices ou les lecteurs.ices, les rendant complices de la justification de leur acte.


On ne peut pas séparer l’homme de l’artiste parce que l’homme et l’artiste sont la même personne. Il existe pleins de personnes extrêmement talentueuses dont le talent mérite d’être mis en avant et glorifié. Si Michel Fourniret était un peintre de génie, lui ouvrirait-on quand même les portes du Louvre ?


Mathilde Lagadu

Protection des mineurs, un âge minimal de consentement sexuel


Une des questions qui ressort de ce livre est : comment mieux protéger les victimes mineures de violences sexuelles ?


Lors de l’examen à l’assemblée du projet de loi Schiappa contre les violences sexuelles, la question de l’instauration d’un âge minimal de consentement sexuel s’est vivement posée. L’instauration de cet âge minimum impliquerait que tout enfant en dessous de cet âge serait considéré comme ayant été agressé ou violé.


Ce point a été l’objet de vives tensions dans le débat public. La secrétaire d’Etat s’était dans un premier temps déclaré en faveur d’un âge minimal de 15 ans et était soutenu par un grand nombre d’associations de protection des enfants et de défense des victimes et des droits des femmes.


Mais si ces associations défendaient vigoureusement cet âge minimal comme une protection nécessaire, pour certains comme Jacky Coulon, le président de l’Union syndicale des magistrats, celui-ci risquerait de créer une présomption de culpabilité qui serait contraire à la constitution et à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

D’autres associations de protection des droits des femmes comme le planning familial mettent en garde contre la notion de majorité sexuelle qui risquerait d’être utilisé non pas pour protéger les jeunes mais à leur encontre pour contrôler leur activité sexuelle. Le planning y voit le risque que la loi vienne alors contraindre les mineurs à exercer leur sexualié de façon cachée et donc à se mettre en danger.


Celui-ci défend plutôt l’inversion de la charge à preuve comme au Etats-Unis par exemple. Celle-ci impliquerait que la responsabilité incomberait aux auteurs de prouver que l’acte sexuel s’est déroulé de manière consensuel sans contrainte ou menace.


Si cette proposition fait aussi des émules : là encore certains dénoncent le risque de l’inversion de la charge à preuve d’aller à l’encontre de la présomption d’innocence, le planning répond que cette notion existe déjà dans le code pénal notamment le cas des non-justificatifs de ressources.


Cette proposition était également soutenue par les sénatrices Laurence Rossignol (PS) et Marie Mercier (LR).


Cependant les deux propositions ont finalement été abandonnée par la secrétaire d’Etat, l’article 2 qui devait en faire l’objet se contentant d’octroyer une protection particulière aux mineures de moins de quinze ans.


Un grand nombre d’associations qui avaient soutenues Marlène Schiappa se sont indignées et ont dénoncées une trahison de ses promesses de la part de celle-ci.


Si la question de la protection des mineurs victimes de violences sexuelles n’est pas encore tranchée, il est important qu’elle prenne une place encore plus importante dans les débats publics et législatifs à l’heure où la libération de la parole des victimes dans tous les milieux (cinéma, monde littéraire, sportif…) a permis de mettre en évidence des lacunes flagrantes au niveau de de la loi et de notre système judiciaire.