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Le mérite, le nouvel individualisme capitaliste


Le mérite est une notion produite par notre système capitaliste qui joue le jeu d’un libéralisme non tant sur l’aspect économique mais bien sur l’aspect individuel. Le mérite est la nouvelle récompense de l’aristocratie bourgeoise pour utiliser l’État à des fins d’enrichissement personnel. C’est la capacité à récompenser un entre-soi par des niches fiscales, des primes ou l’édification de sculptures et de nominations en tout genre. Mais le mérite c’est aussi la capacité à nier les logiques économico-sociales, les difficultés et les inégalités entre les groupes d’individus. Finalement, le mérite devient le nouvel arc de la bourgeoisie pour justifier les inégalités entre les groupes d’individus. C’est ainsi la capacité à mériter sa situation et de ce fait à en devenir intrinsèquement responsable, car c’est bien connu, nous naissons tous libres et égaux …


Le mérite bourgeois



Depuis une dizaine d’années, les récompenses au mérite pleuvent dans l’ensemble de nos institutions. Cette notion prend souvent l’allure d’une aide, d’un coup de pouce bien souvent financier ou d’une récompense. En 2016, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, le président de la région met en place un chèque au mérite de 500 euros, pour l’ensemble des bachelier.e.s ayant eu une mention « Très bien » au baccalauréat. Les partisan.e.s de la notion de mérite mettent en avant l’idée d’une égale répartition de la récompense entre les différentes couches de la population peu importe leurs ressources. La récompense au mérite serait finalement la garantie et la démonstration de l’égalité entre la population. Mais qui est réellement le/la plus méritant.e ? Celui ou celle qui est né.e dans une famille aisée, avec un haut niveau de culture académique, qui a eu des parents qui lui ont financé des cours particuliers pour maintenir ses notes, ou celui ou celle qui est immigré.e, arrivé.e récemment en France et qui parvient tout de même à avoir son baccalauréat à la deuxième session. Qui a le plus de mérite dans les deux cas ? La notion de mérite est ainsi une notion nécessairement arbitraire. Aujourd’hui, elle cache souvent l’effet d’une politique antisociale qui ne profite plus à la communauté mais bien à une minorité choisie. Dans de nombreux exemples, les maires principalement sous l’étiquette LR, Divers Droite et LREM, mettent en place de nombreuses cérémonies qui récompensent le mérite de leurs habitant.e.s : la recherche d’une pseudo élite. Que cache le plus souvent ces mesures ? Le non financement voir la fermeture de structures collectives visant l’intérêt de la communauté comme les MJC ou les associations d’éducation populaire par exemple. A la place, on offre des chèques à une minorité qui dans un grand nombre de cas n’en a pas nécessairement besoin. Cette notion de mérite favorise ainsi l’idée de compétition et donc de compétitivité non plus seulement entre les biens mais de facto entre les personnes. 




L’école du mérite 



La société du mérite prend racine au sein de l’école. Cette dernière est un espace que l’on peut concevoir comme celui du mythe de l’égalité des chances. Ce mythe énonce que tous les élèves partiraient au départ avec les mêmes aptitudes et quand bien même ils ou elles n’auraient pas les mêmes capacités, l’Ecole serait à même de les limiter voir de les gommer.



Pourtant en ce qui concerne les inégalités, on sait qu’aujourd’hui l’école républicaine a tendance à les accentuer et d’autant plus en période de confinement. La plupart des expert.e.s en sciences de l’éducation énoncent que l’École a échoué à faire disparaître les inégalités et ainsi que la notion de mérite apparaît comme peu fiable. Pour autant, des enseignant.e.s et autres professionnels continuent d’utiliser l’idée de mérite pour lutter et éviter le décrochage scolaire. L’utilisation de la fable du mérite devient un gage d’espoir pour certain.e.s. Pour autant, mettre le mérite en avant, c’est avancer l’idée que tous les enfants partent avec le même bagage académique au début de leur scolarité. On sait bien évidement que cela n’est pas le cas. Chaque enfant, en fonction de son origine sociale, économique et culturelle ne part pas avec les mêmes bases.



Dès 5 ans, les spécialistes sont capables d’expliquer 70 % des différences cognitives et langagières entre des enfants d’une même classe d’âge par deux aspects : 1/ les acquis scolaires sont cumulatifs, plus on apprend tôt, plus il est simple d’apprendre 2/ l’apprentissage et corrélatif à l’évolution au sein du milieu social. Si les pouvoirs publics concentrent leurs efforts au niveau des classes de primaire, on constate que les inégalités sociales perdurent et s’accentuent davantage au collège. On peut mettre en cause le système des options. Les options musiques, sports ou l’étude d’une langue rare en complément de la scolarité classique, sont privilégiées par les familles les plus aisées et ayant de plus importantes capacités académiques. Les élèves ayant des profils similaires se retrouvent tous dans les mêmes classes, voir les mêmes établissements. La mixité sociale se perd là où elle devrait s’apprendre. Enfin, les choix d’orientations en fin de 3ème, (voire même avant) dans le cadre des classes SEGPA notamment, limitent les possibilités des élèves. La fin du tronc commun amène les élèves des familles populaires à se diriger vers les circuits professionnels courts et ceux des familles aisés vers les études dites « longues », favorisées dans nos sociétés, en prenant peu en considération les avis des élèves. En terme de classe d’âge, une grande majorité d’élèves atteint la classe de 3ème, et nous devrions nous en féliciter, on pourrait croire à un merveilleux rêve de démocratisation. Cependant, si on s’intéresse aux compétences acquises par les élèves, on constate qu’à même niveau scolaire et même classe d’âge, les compétences ne sont pas les mêmes. L’offre scolaire n’est pas la même sur l’ensemble du territoire. Dans les établissements prioritaires, les enseignant.e.s n’ont pas les mêmes possibilités et sont dans l’impossibilité de mener à bien l’intégralité du programme ce qui dans les collèges privés à effectif réduit est souvent plus facile. Ainsi l’École propose des enseignements involontairement différenciés.



Lorsqu’on parle d’école du mérite, il faut chercher à comprendre le type de mérite que met en avant l’Ecole. Ce que les enseignant.e.s évaluent à l’école reflète des standards qui sont choisis comme étant dignes de l’institution. Cette sélection des savoirs institutionnels entraîne une sélection des élèves en fonction de leurs compétences académiques, Pierre Bourdieu parlait d’ailleurs de handicap socio-culturel. Les professeur.e.s sont cependant en partie responsable de cette situation, puisqu’en récompensant un travail par une note ou une appréciation, le.la professeur.e émet l’hypothèse que le travail s’accompagne d’une récompense. L’enfant devient ainsi méritant de sa situation, progression etc. et de facto, il en devient intrinsèquement responsable.
 



Les mérites du marché


Dans un système libéral comme le nôtre, où l’économie marchande prime, il n’est pas étonnant qu’à la sortie des bancs de l’école, le mérite se mesure par l’intermédiaire de son rapport au marché financier. Le système financier récompense par le salaire, celui qu’il.elle juge méritant.e et qui de facto va permettre au marché de continuer à tourner. Aujourd’hui, avec le système capitaliste, il y a un intérêt certain pour les employé.es à prouver leur valeur, tel un bien marchand, sur le marché du travail. Compétitivité, compétences, diplômes sont de rigueur sur le marché de l’emploi, il.elle.s sont ce qui fait le mérite pour un poste. Le marché régule de manière différenciée, des politiques et des institutions. C’est ce qui fait le mérite d’une personne. Sur ce marché du mérite, il faut bien évidemment prendre en compte le hasard de la vie et les opportunités proposées, ce qui modifie le rapport que nous pouvons avoir face à un tel mérite. Le salaire joue également un rôle dans la hiérarchie sociale. Plus le salaire est élevé plus vous avez un poste jugé important et donc méritant. C’est le marché économique qui prime. A ce titre, de nombreu.x.ses employé.e.s, personnels hospitaliers, enseignant.e.s, ou encore caissier.e.s reconnaissent ne pas disposer d’un salaire relatif à leur mérite. La valeur de cette hiérarchie n’est que provisoire et temporaire en fonction des prédispositions du marché. Pour que le marché fonctionne, il se doit d’ailleurs d’être intrinsèquement inégalitaire tout en devant paraître égalitaire. Le libéralisme a cependant longtemps donné l’illusion d’une méritocratie satisfaisante. En effet, au cours des années 1960/1970, on assiste peu à peu, à une sélection fondée sur le mérite (increasing merit selection ) qui prend l’allure d’un ascenseur social. Toute personne est en théorie avec la démocratisation et la libéralisation de nos sociétés en mesure d’atteindre une situation économico-sociale supérieure à celle de ses parents. Hors, depuis une dizaine d’années, les sociologues se rendent compte que ce soit-disant ascenseur social n’est plus aussi efficace. Si il est vrai que de plus en plus de jeunes atteignent une validation académique de leurs savoirs par des diplômes, ces derniers perdent en valeurs au profit des compétences acquises par le milieu. Il y a ainsi une forme de retour à la case départ de l’ascenseur social, beaucoup plus brutale qu’auparavant car, cet ascenseur teinté d’espoir s’avère illusoire. La notion de mérite par le marché, privilégie l’emploi de ceux et celles qui ont des réseaux de relations acquis par leur milieu mais également des compétences spécifiques à chaque milieu social. 




Le mérite de l’individualiste



Cependant, l’analyse des problèmes liés au mérite, pose la question du mérite en tant que tel. Quel est l’intérêt de vouloir une société basée sur le mérite ? A ce que chacun trouve sa place dans la société ? Est-ce réellement ce qui est mis en place ? Le mérite dans nos sociétés libérales a pour seul objectif de classer la population selon des intérêts propres à l’institution et au marché économique. La société du mérite, c’est celle où l’individu est surclassé. L’humain.e n’est intéressant.e qu’en tant qu’entité solitaire qui dépend intrinsèquement du marché pour sa survie et de l’État qui libéralise le marché. Le mérite, c’est l’idée d’une compétition permanente entre les individus tout comme les biens qu’il met en compétition. Derrière cette doctrine, il y a l’idée défendue des kantien.ne.s que la compétition permet de faire progresser la société. Hors, aujourd’hui, cette vision du mérite individualiste, mettant en compétition les humain.e.s pour former une pseudo élite, modifie considérablement nos vies. Cette compétition permanente entre les Humain.e.s nuit aux Humain.e.s et à la collectivité dans son ensemble. 
Comment co-construire, co-créer, quand nous nous mettons en compétition pour atteindre les mérites et les honneurs. Quel mérite peut-on avoir lorsqu’il consiste à écraser s.on.a voisin.e et le.la percevoir comme un.e adversaire. La notion de progrès ne peut être désormais perçue qu’autour de l’esprit du collectif, pas seulement au sein d’une famille, d’une commune, d’une région ou d’un État, mais bien aussi à l’international. Nos sociétés ont aujourd’hui besoin de collectif pour avancer et d’autant plus au cours de cette période marquée par la crise du COVID-19. Personne ne sera méritant de trouver un vaccin le premier, nous devons la jouer collectif pour offrir à tous les mêmes garanties d’humanité.




Si nous devions résumer la société du mérite que nos gouvernements mettent en place depuis déjà une bonne dizaine d’années, nous pourrions dire que c’est celle d’un libéralisme économique exacerbé qui individualise les femmes et les hommes, les divise et leur fait porter le poids des inégalités afin de promouvoir une infime tranche de sa population. 



Joris SANCHEZ

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