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Le socialisme américain, de l'après-guerre à Bernie Sanders

Mis à jour : 1 oct. 2019




"Je suis socialiste et tout le monde le sait"

Cette phrase anodine de Bernie Sanders révèle le changement politique majeur qu’ont connu les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump. Loin de la vision que nous avons en Europe des États-Unis, Bernie Sanders, un socialiste revendiqué, est aujourd’hui un des favori des primaires démocrates.


En France, on a en effet tendance à voir les États-Unis comme le pays qui, ces 40 dernières années, a imposé son modèle économique, un capitalisme mondialisé et dérégulé, à coup de traités de libre échange. Cette vision, sans être inexacte, doit être nuancée, car si le capitalisme moderne est né aux États-Unis, l’opposition à ce modèle n’en a jamais été absente.


Le modèle social d’après-guerre


Les ouvriers américains s'organisent dès le début du XXe siècle, et le syndicalisme américain a ainsi pu maintenir jusque dans les années 80 un rapport de force avec le patronat. Les syndicats américains ont aussi fortement influencé la politique de leurs pays, notamment le Parti Démocrate. Si la France a eu le Front populaire, les États-Unis ont eu le New Deal de Franklin Roosevelt. Influencé par les syndicats, ce dernier a porté ce vaste plan de relance par l'investissement et la consommation, qui reste aujourd'hui un modèle du genre et une grande victoire de la gauche américaine.


Le modèle américain d’après-guerre jusqu’à Ronald Reagan (président de 1980 à 1988) s'appuie sur une imposition forte des grandes fortunes (jusqu’à 90%), ainsi qu'une régulation coercitive des secteurs économiques et industriels majeurs pour briser les monopoles. À cela s’ajoute une séparation stricte des mondes politiques et financiers. À cette période, sans remettre en cause globalement le capitalisme, la classe politique américaine estime cependant qu’il faut des limites au libre échange et à la libre entreprise.


Ce n'est qu'à la suite d'une longue guerre culturelle qui a balayé l’idée de limites au capitalisme que cette vision s'est effacée, au profit du libéralisme à outrance que nous connaissons aujourd'hui.


Dans les années 50, c'est tout d'abord la red scare (la peur rouge) et le maccarthysme qui discréditent les idées progressistes. Les États-Unis traquent alors les communistes et tous ceux qui sont soupçonnés de l'être, en les privant d’emploi, d’étude, de logement, via des listes noires, allant même parfois jusqu'à l'enfermement, comme dans le cas le scénariste Dalton Trumbo. Dans le contexte de la Guerre Froide, toute idée un peu trop à gauche est considérée comme antipatriotique, et devient une trahison.


La révolution conservatrice et ultra libérale


La rupture avec le modèle relativement social préexistant a véritablement pris forme durant les deux mandats de Ronald Reagan, et sous l’influence d’hommes comme Dick Cheney, qui a travaillé dans les administrations Nixon, Reagan, Bush senior, et est devenu vice président de Bush junior. Dick Cheney a notamment permis la dérégulation de nombreux secteurs stratégiques, en particulier le secteur de l’énergie.


Malgré ce virage libéral, c’est en 1982 que le parti Democratic Socialists of America (DSA) prend forme, et en 1981 que Bernie Sanders est élu maire indépendant de Burlington (plus grande ville du Vermont) pour la première fois. Des années 1980 à nos jours, ces socialistes américains mènent une autre guerre culturelle, qui a permis un renouveau de la gauche américaine, visible aujourd’hui durant les primaires démocrates.


La période Reagan a en effet poussé le Parti Démocrate vers son virage libéral. L’aile gauche du parti dont faisait encore partie certains socialistes, est progressivement marginalisée, et une ligne plus centriste devient majoritaire, incarnée par Bill Clinton dans les années 90. Ce dernier succède à Bush senior en 1992, après avoir axé sa campagne sur des promesses de réductions d’impôts et de limitation du déficit. Il applique alors les baisses d’impôts promises, et fait de la compétitivité des entreprises américaine une priorité. Son administration dérégule plusieurs secteurs comme les télécommunications, mais surtout promulgue en 1997 la loi Gramm-Leach-Bliley.


Cette loi, abrégée GBLA, permet aux banques de se soustraire au contrôle fédéral qui existait avant, et surtout de participer à la titrisation des hypothèques, un mécanisme qui permet aux banques d'acheter les hypothèques des emprunts des particuliers. L'administration Clinton met également fin à la distinction entre banque de dépôt et d’investissement, permettant plus de spéculation de la part des banques.


Face à la vague conservatrice et capitaliste qu’a connu le Parti Républicain, le Parti Démocrate a donc fait sienne l’économie de marché, et a commencé à se présenter comme un parti libéral, autant pour l’économie que pour les mœurs, ce dernier point devenant presque la seule distinction avec le Parti Républicain. Le Parti Démocrate s’est donc converti au social-libéralisme, tournant le dos à l’héritage de Roosevelt, et permettant de consolider le modèle capitaliste aux États-Unis.


Un système en bout de course


Comme partout où des politiques ultra libérales ont été mises en place, ce système commence depuis 10 ans à s’effondrer sous le poids de ses contradictions, et à l’occasion de ce déclin, les idées socialistes sont revenues sur le devant de la scène aux États-Unis.


En 2007-2008 éclate la crise des subprimes, qui trouve son origine dans la spéculation bancaire sur les hypothèques des logements américains, conséquence directe des politiques de dérégulation du secteur bancaire lancées sous l'administration Clinton. Cette crise laisse des images fortes, en particulier une vague d’expulsions suite à la spéculation sur les prêts immobiliers. Des gens de classes moyennes, propriétaires de leurs logements mais endettés, se sont alors vus chassés de chez eux par le jeu de spéculations boursières. Cette crise, causée par les républicains comme par les démocrates, est un coup de tonnerre dans le paysage politique américain. Un an plus tard, Barack Obama, traité de socialiste par les médias conservateurs durant toute la campagne, est élu pour son premier mandat, tandis que les conséquences de la crise continuent d'affecter l'économie mondiale.


Un vaste mouvement voit progressivement le jour : d’abord dans les usines menacées de fermeture, à Chicago notamment, mais également sur les campus ou devant les principales banques américaines. Ce mouvement citoyen est rejoint en 2011 par Occupy Wall Street. Tous ces mouvements partagent une même revendication : que la finance américaine et mondiale soit à nouveau mise au pas et au service de l’intérêt général. Barack Obama approuve ces mouvements, les encourage, sans pour autant répondre à leurs attentes.


Lors de la primaire démocrate de 2015, Bernie Sanders se présente face à Hillary Clinton, et est alors la cible d'attaques de l'establishment démocrate. Un nombre record d'électeur•rice•s participe à ces primaires, qui voient finalement Hillary Clinton l'emporter, malgré un score important et des victoires symboliques pour Bernie Sanders. Malgré quelques points programmatiques concédés à Bernie Sanders pour obtenir son soutien, le Parti Démocrate maintient sa ligne centriste, et perd l'élection de 2016, dans un contexte de défiance des électeur•rice•s américain•e•s vis-à-vis de la classe politique, aussi bien républicaine que démocrate.


Un tournant socialiste et écologiste possible


L’élection de Trump provoque un électrochoc, et un intérêt renouvelé pour les idées socialistes, en particulier chez les jeunes. Le DSA atteint ainsi 60 000 adhérent•e•s suite à ce scrutin, un chiffre qui reste malgré tout à relativiser face aux dizaines de millions d'adhérent•e•s des partis Républicain et Démocrate. Cependant, pour la première fois dans l'histoire du parti, deux candidates du DSA sont élues à la Chambre des Représentants lors des élections de mi-mandat en 2018 : Alexandria Ocasio-Cortez et Rachida Tlaib, provoquant encore un regain d'intérêt pour les idées socialistes. Ces jeunes élues sont devenues, aux côtés de Bernie Sanders (sénateur du Vermont depuis 2006), incontournables dans le paysage politique américain. Leurs idées séduisent de plus en plus, chez les jeunes, mais aussi au sein de la classe ouvrière qui a fait défaut à Hillary Clinton en 2016.


Face à un modèle ultra-libéral qui ne tient pas compte de l’enjeu écologique, Alexandria Ocasio-Cortez et le DSA portent notamment un Green New Deal, une transition écologique et sociale qui promet un changement complet de modèle économique. Ce projet comprend notamment des investissements conséquents et la recherche de financements par l’impôt, soit une rupture complète avec le modèle américain actuel, et une filiation assumée avec le New Deal de Roosevelt. Le Green New Deal s’inscrit en effet dans un projet plus large du DSA, projet comprenant une imposition à 70% pour les très hauts revenus (plus de 10 millions de dollars), permettant à l'État de financer le plan d’investissement, ainsi que d'autres réformes sociales. Ces idées de réformes sont nombreuses, la plus importante étant la création d’une assurance gouvernementale au bénéfice de chaque Américain•e pour les frais de santé, soit une forme de sécurité sociale - néanmoins un peu atténuée par rapport à notre modèle français.

Bien qu'indépendant, Bernie Sanders converge sur de nombreux points avec le DSA, qui le soutient officiellement pour les primaires démocrates de 2019 (en vue des élections de 2020). Bernie Sanders a notamment promis l'effacement de la dette étudiante américaine, dette qui « enferme toute une génération » « pour avoir commis le crime de vouloir aller à l’université », et qui représente le risque d’une nouvelle crise financière. La gratuité de l'université publique et le meilleur financement des écoles font également parti des combats communs de Bernie Sanders et d'Alexandria Ocasio-Cortez.


Et maintenant ?


En Europe, on pense souvent que les États-Unis ont un coup d’avance sur nous, dans tous les domaines. Ils ont certainement un coup d’avance en matière de capitalisme et d'ultra-libéralisme, qui ont atteint un stade dangereux, destructeur pour l’environnement et générateur d’instabilité économique. Face aux crises, économique et écologique, une partie des Américain•e•s s’oriente donc vers un projet radical et rejette l’ultra-libéralisme. Bien que cette dynamique n'en soit encore qu'à ses débuts, l'urgence écologique et sociale accélère ce mouvement qui gagne des soutiens tous les mois. Les primaires et l'élection présidentielle de 2020 seront un moment décisif pour le socialisme aux États-Unis.


L’Europe saura-t-elle suivre les États-Unis dans cette voie ? La réponse est encore incertaine, d'autant plus que les gouvernements européens comme celui d'Emmanuel Macron se livrent à une attaque en règle contre notre modèle social, dérégulent l'économie et les services publics et ignorent l'urgence écologique. Face à cela, la gauche est apparue affaiblie et divisée lors des dernières élections européennes. Ainsi, s'il faut se réjouir de la renaissance du socialisme outre-atlantique, il faut garder en mémoire qu’en Europe les enjeux ne sont pas moins grands, et qu'il est à nous de construire en commun avec toutes les forces de gauche une réponse politique aussi intéressante que celle du DSA et de Sanders.


Corentin Poupon

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