• .la rédac

Les GAFAM, des ogres numériques hors de tout contrôle ?

Les GAFAM (Google, Apple, Amazon, Facebook et Microsoft) dominent d’une main de fer le marché numérique, avec de lourdes conséquences sur le système économique et politique mondial.

Google, Apple, Amazon, Facebook et Microsoft. Cinq géants du web, cinq entreprises américaines au cœur de la mondialisation. A eux cinq, les chiffres sont vertigineux : 95% du marché des systèmes d’exploitation des ordinateurs (Windows et Mac OS), presque 100% du marché des systèmes d’exploitation des smartphones (Android et iOS), 85% des messageries en ligne (Gmail, Outlook, iCloud) ou encore plus de 90% du marché des navigateurs internet (Bing mais surtout Google), près d’un million d’emplois dans le monde et une capitalisation boursière atteignant près de deux fois le PIB de la France (environ 4 000 milliards de dollars à eux 5).


La mainmise économique des GAFAM sur le web est renforcée par la diversité et la complémentarité de leurs activités. Ainsi, Alphabet (maison-mère de Google Inc.) possède non seulement Android, mais aussi Google (moteur de recherche), Google Chrome (Navigateur internet), Google Maps et Waze (téléguidage GPS) ou encore Youtube. Cette complémentarité lui permet donc de profiter des parts de marché très importantes d’Android pour pousser les utilisateurs à découvrir les autres services de Google. La frontière avec l’abus de position dominante est souvent ténue. Ainsi, la Commission européenne a récemment sanctionné Google au motif qu’il ne proposait pas aux utilisateurs d’Android un autre moteur de recherche que le sien.


Les GAFAM sont également devenus des spécialistes de la « croissance externe », c’est-à-dire du rachat de multiples startups et entreprises innovantes. Lors de ces quinze dernières années, pas moins de 500 entreprises ont été rachetées par l’un des GAFAM. Ces achats ont souvent deux objectifs : soit renforcer leur position sur un marché sur lequel ils sont déjà présents (rachat de WhatsApp par Facebook ou de Waze par Google par exemple), soit de s’implanter extrêmement rapidement dans un nouveau secteur d’activité (rachat de Nest (domotique) par Google).


Cela leur permet ainsi de réduire leurs propres budgets de recherche et développement en acquérant directement les entreprises lorsqu’ils ont besoin d’une nouvelle technologie, ce qui conduit in fine à une concentration encore plus forte de l’économie numérique au sein de ces 5 géants. L’absence de véritables règles pour empêcher la concentration des activités au sein d’un même acteur et favoriser la concurrence permet à ces structures de construire des quasi-monopoles ayant pour objectif de rendre captif.ve.s leurs client·e·s. C’est particulièrement le cas pour Amazon. En effet, pour dominer le marché de la livraison en ligne, Amazon a décidé de pratiquer des prix extrêmement bas au risque de perdre de l’argent à court terme. Cela lui a permis d’obtenir de très importantes parts de marché et donc de devenir quasi-indispensable pour les consommateur.rice.s comme pour les fabricants. Une fois le.a client·e captif·ve, Amazon peut augmenter de nouveau sa marge pour engranger des bénéfices.


Un poids économique au service d’une idéologie politique


Non-contents de leur domination économique, les GAFAM cherchent également à imposer une idéologie politique au monde entier. Il s’agit évidemment de s’assurer de la pérennité de leur bénéfice sur le long terme. Ainsi, il n’est pas rare de voir des GAFAM ou leur représentant.e prendre partie pour le libre-échange dérégulé ou contre les impôts sur les sociétés. En tant que grands vainqueurs de la mondialisation, ces prises de position de la part des GAFAM semblent tout à fait cohérentes. Cela explique en partie pourquoi ils soutiennent depuis de nombreuses années le parti démocrate lors des élections américaines, puisque ce dernier défend bien souvent des positions économiques plus libérales que le parti républicain. Au-delà de ce simple soutien politique, les GAFAM dépensent également plusieurs dizaines de millions de dollars en lobbying, aussi bien auprès de l’administration américaine que des institutions européennes.


Plus surprenant, les GAFAM développent également une véritable idéologie, en dehors de la simple quête de profit. En effet, parmi les fondateurs et les salariés de ces structures et plus globalement des entreprises de la Silicon Valley, beaucoup voyaient en l’apparition d’internet un moyen de se libérer de l’Etat et des mécanismes traditionnels d’appropriation des connaissances, permettant ainsi l’accès à la connaissance pour toutes et tous, sans barrière d’entrée. Cela explique en partie que l’on retrouve de nombreux.ses libertarien.ne.s dans les entreprises de la Silicon Valley, qui estiment qu’il s’agissait là de l’ambition originelle d’internet et du numérique : libérer les citoyen.ne.s des contraintes et des règles de l’Etat au profit d’une liberté totale pour toutes et tous. Liberté qui s’accompagnerait évidemment d’une très forte augmentation des inégalités et, in fine, d’une absence totale de liberté pour la très grande majorité d’une population qui serait soumise à la merci des propriétaires. Mais l’on peut raisonnablement estimer que celles et ceux qui prônent une telle idéologie se voient comme les « gagnant.e.s » d’un tel système.


Une règlementation difficile à mettre en oeuvre


En outre, les GAFAM sont réputés pour les mécanismes qu’ils mettent en œuvre pour payer le moins d’impôt possible. Ces mécanismes sont rendus possibles par l’absence de politique fiscale européenne (et à fortiori internationale), ce qui permet donc aux multinationales d’échapper encore et toujours aux mécanismes mis en place en la matière. La difficulté de la législation sur les GAFAM repose aussi sur le fait qu’ils sont tous les fleurons d’un même pays, la deuxième puissance mondiale : les Etats-Unis.


Or, ces derniers tendent toujours à protéger leurs entreprises et menacent donc de sanctions les pays qui décideraient de mettre en place des mécanismes pour lutter contre ce contournement fiscal. Ainsi, la France a récemment renoncé à mettre en place sa « taxe GAFA » par crainte de sanctions américaines contre les exportations françaises.

Les GAFAM jouent également sur l’extra-territorialité du droit américain, c’est-à-dire sur la capacité développée par les Etats-Unis à imposer leurs lois au monde entier, en se basant notamment sur le dollar pour parvenir à leurs fins. Ils estiment ainsi que toute entreprise utilisant le dollar doit respecter les règles américaines, alors même que le dollar est une monnaie internationale. Cela explique notamment que les entreprises européennes aient quitté l’Iran suite aux sanctions économiques prononcées par les Etats-Unis en sortant de l’accord sur le nucléaire iranien ou encore l’amende record infligée par les Etats-Unis à la BNP Paribas pour avoir effectué des échanges en dollar avec Cuba, alors sous embargo étatsunien.


Pourtant, tout n’est pas perdu. Les voix se multiplient partout dans le monde pour appeler à une plus grande justice fiscale, qui passe nécessairement par l’imposition effective des multinationales qui engrangent des milliards d’euros de bénéfices chaque année (55 milliards rien que pour Apple en 2019). S’il est courant de voir des critiques émerger dans tous les pays du monde contre ces géants américains, le fait nouveau est que, même aux Etats-Unis, leur domination absolue est remise en cause.


Ainsi, Elizabeth Warren comme Bernie Sanders proposent de démanteler les GAFAM et de contrôler bien plus sévèrement leurs acquisitions. Outre la domination économique, c’est aussi la mainmise sur les données personnelles des citoyen.ne.s et le contrôle sur des outils utiles au débat démocratique qui inquiètent les deux candidat.e.s à la primaire démocrate. 50 procureur.e.s généraux.ales américain.e.s ont également lancé une enquête sur Google pour concurrence déloyale. C’est donc certainement de la puissance américaine elle-même que vient la plus grande menace pour l’avenir des GAFAM, qui pourraient être très affaiblis par leur propre Etat qui, après avoir longuement encouragé leur développement comme symbole du soft power américain, est désormais inquiet de la croissance exponentielle de monstres qui semblent avoir échappé à leur géniteur.


Laurent Quenach de Quivillic

SUIVEZ-NOUS

©2019 - Culture G / Les Jeunes Génération·s