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Mon amie corruption, le Pérou sous le joug des critiques

Depuis le mois de Septembre 2019, l’Amérique du sud est en ébullition. De l’Équateur au Chili, ou de la Bolivie au Venezuela, les citoyen.ne.s se rebellent afin d’obtenir des conditions de vie dignes et garantir leurs droits. L’économie libérale semble arriver à son terme et ces leaders peu à peu tombent de leur piédestal. D’autres modèles économiques et démocratiques semblent être désormais possibles. Pourtant, tous les pays d’Amérique Latine ne sont pas logés à la même enseigne. Le Pérou notamment semble ne pas être enclin à ces différentes révolutions socio-politiques.


Des manifestants à Lima le 30 septembre 2019, après la dissolution par le chef de l'Etat du Parlement /ANDINA/AFP

Une dissolution du congrès polémique


Depuis le 30 Septembre 2019, un bras de fer a éclaté entre la droite fujimoriste et le Président de la République Péruvienne de droite « Peruanos Por el Kambio» Martin Vizcara. En effet, ce dernier a, lors de discussions sur le mode de désignation des juges du Tribunal constitutionnel, pris la décision de dissoudre le parlement et d’organiser le 26 Janvier 2020, des élections législatives anticipées. En effet, le Congrès à dominance fujimoriste, le parti de l’ancien président de la république péruvienne Alberto Fujimori ( 1990-2000), refuse catégoriquement toute forme de dialogue vis à vis des lois anti-corruption portées par la présidence. Suite à cette dissolution, le Congrès décide alors instantanément de destituer le Président de la République afin de le remplacer par la Vice-Présidente Mercedes Aráoz.


Cependant, cette dernière n’est pas reconnue internationalement et le président Martin Vizcara continue d’être soutenu par la population et par les services de polices. De plus, la destitution n’est pas effective car effectuée alors que le Congrès venait d’être dissous et était de ce fait sans pouvoir. Ainsi la Vice-Présidente finit par démissionner de son poste suite à une plainte déposée contre elle pour usurpation de fonction.


Des scandales liés à la corruption


Tout cela a notamment pour origine l’affaire de corruption liée à l’entreprise Odebrecht qui a versé 7 millions de dollars de pots-de-vin à l’ex Président de la République Alan Garcia (1985-1990/2006-2011). Ce dernier a confié à Odebrecht (entreprise de BTP brésilienne) la réalisation d’une statue d’un Christ géant en plein cœur de la capitale, Lima, en échange de pots-de-vin. Suite à ce scandale, l’ex Président Alan Garcia a mis fin à ses jours le 17 Avril 2019, la veille de son audition face à la justice péruvienne. L’entreprise brésilienne Odebrecht a ainsi distribué en Amérique latine pas moins de plusieurs centaines de millions de dollars.


En France, c’est l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, qui est impliqué dans cette affaire de corruption à grande échelle. Au Pérou, c’est tout d’abord la gauche qui est accusée d’avoir perçu des pots-de-vin, notamment l’ancienne maire de Lima, Susana Villarán. Pour autant, la droite Fujimoriste notamment, une droite réactionnaire et populiste, finit elle aussi par être interpellée. L’affaire Odebrecht touche ainsi l’ensemble de la classe politique péruvienne. Les quatre derniers Présidents de la République ont tous été épinglés et placés en détention suite à divers scandales liés à des affaires de corruption. Le 7 février 2017, le parquet péruvien demande l’arrestation de l’ancien Président du Pérou Alejandro Toledo pour avoir empoché plus de 20 millions de dollars de la société Odebrecht dans le cadre d’un chantier portant sur la réalisation d’une autoroute interocéanique reliant le Brésil au Pérou.


C’est ensuite l’ancien Président Péruvien Ollanta Humala qui est placé en détention provisoire, suivi par le président Pedro Pablo Kuczynski. Ce dernier démissionne de son poste en 2018 car il est inculpé dans une affaire de blanchiment d’argent. La fille d’Alberto Fujimori est dans le même temps placée en détention provisoire préventive pendant un an. Elle retrouve sa liberté suite à une décision de la cour constitutionnelle du 25 novembre 2019 qui a ordonné sa libération. Elle est cependant toujours poursuivie pour son rôle dans l’affaire Odebrecht et le financement de sa campagne électorale en 2011. Après la démission de Pedro Pablo Kuczynski, le vice-président Martin Vizcara prend le pouvoir et fait de la lutte anti-corruption son cheval de bataille. L’année 2019 est d’ailleurs nommée dans toutes les écoles comme El ano de lucha contra la corrupción : L’année de lutte contre la corruption.


La lutte contre la corruption, le nerf de la guerre


La corruption au Pérou ne relève malheureusement pas que d’une logique nationale ou internationale et de ce fait, on peut aisément dire que la corruption est multiscalaire. De nombreu.x.ses habitant.e.s se sont vu.e.s à l’échelle locale proposer des sommes d’argent tel que 100 soles (monnaie locale) en moyenne par des politicien.ne.s véreu.x.se.s à la recherche de voix. Dans un pays comme le Pérou, 100 soles correspond à une somme tout à fait conséquente, étant donné que le salaire minimum s’élevait jusqu’en 2018 à 580 soles avant d’atteindre les 980 soles cette même année. Les politicien.ne.s achètent ainsi les voix de leurs électeur.rice.s aisément.

Le vote est secret mais les électeur.rice.s n’ayant qu’un seul bulletin sur lequel iels doivent cocher leur choix, il est ainsi très facile pour les candidat.e.s aux élections de demander une photo du bulletin aux électeur.rice.s afin de vérifier leur vote. La corruption est ainsi un système presque institutionnel qu’il est difficile de voir disparaître car extrêmement ancré dans les mentalités.


Un politique fiscale libérale


Au delà de la corruption, les entreprises péruviennes profitent de dérogations exceptionnelles et de niches fiscales très avantageuses. La plupart des entreprises sont en effet exonérées d’impôt jusqu’à ce que ces dernières aient rentabilisé leur investissement, ce qui n’arrive presque jamais, car les entreprises ne cessent d’investir et donc ne paient pas d’impôt. De nombreuses manifestations ont d’ailleurs éclaté dans les Andes, car la politique d’implantation des mines joue un rôle néfaste sur l’environnement et sur les cultures paysannes. Il y a une forme d’interconnexion, entre les gérant.e.s des entreprises minières notamment, et le monde politique qui facilite leur déploiement sur le territoire. On observe ainsi le cas de nombreu.x.ses chef.fe.s d’entreprise qui pénètrent directement le monde politique pour quelques temps afin de faciliter leur propre activité tout en limitant les voix de l’opposition afin de revenir travailler ensuite en s’étant enrichi.e.s.


Une élection sans réel enjeu ?


Les faits de corruption sont existants et nul ne sait si ce type de pratiques persistera à l’avenir. Il est néanmoins important de constater que de plus en plus de péruvien.ne.s se mobilisent pour lutter contre les entreprises et les politicien.ne.s en mal d’avenir. La population soutient en effet massivement la réforme constitutionnelle voulue par la présidence péruvienne bien que les citoyen.ne.s aient refusé la mise en place d’un système parlementaire bicaméral. Le 26 Janvier 2020, les élections législatives anticipées mettent ainsi en avant 21 partis politiques sur la liste de départ pour le Congrès. Sur les 21 partis en liste, seul 10 partis politiques y obtiennent un siège. C’est un Congrès plus qu’éclaté qui va prendre place pour un mandat d’un an et demi.

Avec 10,31 % des suffrages c’est le parti de centre gauche Acción Popular qui a pris la tête de l’élection suivi du parti chrétien FREPAP et de Podemos Perú. De manière générale, ce sont les candidat.e.s centristes qui détiennent désormais le Congrès, ce qui permet au président Vizcara de maintenir sa politique. Les partis proposant tous une politique similaire, l’enjeu de cette élection était notamment la place de Fuerza Popular, le parti fujimoriste, qui obtient 7 % des suffrages seulement. Pour ce parti de droite, c’est la fin d’une hégémonie sans précédent sur le congrès. On assiste ainsi peu à peu à un revirement politique où les partis d’hier sont remplacés par une myriade de nouveaux partis politiques. La gauche et la droite sont prises en étaux et c’est le libéralisme économique et sa myriade de partis centristes qui semble être le grand gagnant de cette histoire au côté du président Vizcara, qui n’est pourtant pas représenté par un parti politique au Congrès.


Un avenir incertain


Si le libéralisme économique a encore de beaux jours devant lui au Pérou, la nouvelle mandature du Congrès devra désormais faire en sorte de voir la corruption disparaître réellement de ces institutions. L’ensemble des membres élu.e.s ce dimanche 26 Janvier ne pourra en effet pas se représenter en 2021 lors de nouvelles élections. De ce fait, le Pérou se lance désormais dans une véritable transition démocratique qui pourrait déboucher ensuite vers une transition sociale et écologique. En effet, après la lutte contre la corruption, l’année 2020 est désormais placée sous le signe de l’accès à la santé pour tous.


Joris Sanchez