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Quelles politiques pour le sans-abrisme à Paris et en France ?



La France est touchée par le sans-abrisme qui ne cesse de s'accroître. Ce phénomène nous touche au quotidien, nous remet en question en tant qu’individu et membre d’une société défaillante qui ne sait y répondre.


Au début du mois de janvier, Hervé, un homme SDF, a été aidé par un groupe de jeunes en provenance du Val d’Oise. Ces derniers avaient comme objectif de lever des fonds afin de permettre à Hervé de se reconnecter et se réinsérer dans la société. Un franc succès, 7000€ ont été récoltés en quelques jours. Néanmoins, une polémique éclata sur les réseaux sociaux. Shahin, le meneur du groupe solidaire réalisant des maraudes dans la région parisienne, déclara que les dons « serviraient dans un premier temps à lui trouver un toit », tandis que Hervé souhaitait obtenir une tablette numérique avec les dons des internautes. Sur Twitter notamment, certains ont décrié l’attitude d’Hervé, ne comprenant pas ou ne cherchant pas à comprendre sa requête. Or, sommes-nous apte à évaluer ce dont autrui a besoin ? La tablette est devenu un outil vital, à l’instar du smartphone, pour garder le contact avec ses proches ou se situer dans la ville par exemple. Au final, les 7000€ ont été reversé à une association qui était en capacité de venir en aide à Hervé.


Ce cas nous permet de nous questionner sur la problématique des sans-abri à Paris, sur les politiques ayant été menées, leurs résultats et sur les alternatives envisageables.


Quel est le bilan actuel ?


Avant toute chose, il est utile de rappeler ce qu’est une personne sans-abri selon l’Insee : « Dans le cadre de l'enquête auprès des personnes fréquentant les lieux d'hébergement ou de restauration gratuite, une personne est qualifiée de « sans domicile » un jour donné si la nuit précédente elle a eu recours à un service d'hébergement ou si elle a dormi dans un lieu non prévu pour l'habitation (rue, abri de fortune) ». En somme, pour être considéré sans-abri dans les enquêtes et recensements il faut avoir passé une nuit dans un endroit qui n’y est pas destiné.


Dans l’esprit commun, le nombre de personnes sans domicile fixe a augmenté à Paris ces dernières années. Nous en croisons tous les jours dans les gares, les stations de métro, les parkings souterrains, les parcs ou encore dans la rue. Lors de la « Nuit de la Solidarité » organisée du 7 au 8 février 2019, près de 2 000 volontaires ont réalisés un recensement du nombre de SDF dans Paris. Le constat est sans appel : 3 622 sans-abri recensés soit une augmentation de plus de 600 personnes par rapport à 2018 selon Dominique Versini, adjointe à la mairie de Paris chargée des solidarités et des luttes contre l’exclusion. Une nouvelle « Nuit de la Solidarité » s’est déroulée le 30 janvier 2020 et nous permettra de faire un nouveau point sur la situation.


Par ailleurs, ces chiffres ne sont qu’une estimation. Le nombre réel de sans-abri est logiquement supérieur. En effet, la plupart des femmes SDF étant davantage en proie aux agressions dans la rue ont tendance à se placer dans des espaces plus cachés et par conséquent plus difficiles d’accès aux bénévoles ayant réalisés ce recensement.



Les solutions apportées par la municipalité aux manquements de l’Etat


L’augmentation du nombre de personnes sans-abri à Paris est un fait. Il est donc temps de revenir sur ce qui a pu être fait à Paris pour endiguer cette évolution. Avant de dresser un bilan des politiques menées à l’échelle de la municipalité, il faut rappeler que les actions envers les personnes sans-abri sont une compétence de l’Etat. Le Conseil d’Etat reconnaît dans une ordonnance du 10 février 2012 que le droit à l’hébergement d’urgence est une liberté fondamentale et « qu'il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans-abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale » selon l’article L521-2 du code de justice administrative.


Malgré tout, la ville de Paris mène des politiques afin de résoudre ce fléau grandissant. Dominique Versini déclarait en mars 2019 « La Ville de Paris s'engage à ouvrir au moins 1.500 nouvelles places en 2019. Nous appelons l'Etat à en faire autant ». Il faut partir du Pacte parisien de lutte contre la grande exclusion signé en février 2015. Depuis, beaucoup d’actions ont été développées. Nous l’avons évoqué précédemment mais les différentes « Nuit de la Solidarité » sont organisées par la collectivité parisienne et ses partenaires. Ces actions de recensement permettent d’avoir une vision globale de la situation du moment et nous montre le chemin qu’il reste à parcourir. A la suite de cette nuit de la solidarité en 2018, la mairie a créé « La Fabrique de la Solidarité » qui est un lieu d’accueil et de formations pour les volontaires souhaitant mener des actions pour les personnes sans-abri. D’ailleurs, près de 7 000 places ont été créés dans les centres d’hébergement entre 2014 et 2020 (on est passé de 16 000 à 23 000 places). Il y a plus de 900 000 passages par an dans les 17 bains-douches gratuits de la Ville. Six nouveaux restaurants solidaires ont vu le jour depuis 2014 et permettent un accès moins onéreux à la restauration. Le bilan ne s’arrête pas là. Selon les données de la municipalité de Paris près de 13 CHU (centre d’hébergement d’urgence) ont été ouvert dans le 12ème arrondissement depuis 2014. La municipalité attribue également des soutiens financiers aux projets de solidarités tel qu’au Bastion de Bercy qui est un centre d’hébergement de plus de 300 places. Ces aides permettent une réelle prise en charge des individus SDF. C’est un bilan complet qui permet d’assurer le minimum aux personnes sans-abri. Mais est-ce suffisant ? Comment endiguer avec efficacité cette situation ? Quelle politique pourrait résoudre ce problème de société ?


Quelles solutions apporter ?


Pour mener une politique efficace, il est très souvent utile d’observer les actions mises en place dans les pays voisins, notamment au niveau européen.


La politique de « Logement d’abord » théorisée par Sam Tsemberis est un franc succès en Finlande. Ici, un logement ne s’obtient pas au mérite ou par la validation de plusieurs étapes (se débarrasser de ses addictions, suivre un traitement…). Le « système en escalier » est donc rejeté. Dans cette doctrine, il est primordial pour se réinsérer, reprendre contact avec la société, d’avoir un logement. Un logement n’est pas un hébergement. Un hébergement est un toit offert aux personnes sans-abri pour une durée limité, ce qui ne permet pas les mêmes perspectives de réinsertion. Comment peut-on entamer un suivi psychologique ou une recherche d’emploi de manière sereine si l’on sait que notre toit n’est qu’une alternative temporaire ? Le gouvernement finlandais a réussi à faire passer le nombre de SDF de 18 000 à 7 500 de 2009 à 2017. Pour se faire, le gouvernement a procédé à un grand recensement de sa population de personnes sans-abri et a financé la construction de plusieurs milliers de logements sociaux. L’Etat a surtout imposé la priorité de logement pour les personnes SDF et n’a plus eu recours aux hébergements temporaires. On passe de CHU à des logements collectifs pérennes. Dans un premier temps les personnes sans-abri se voient offrir un logement et des aides sociales pour payer le loyer les premiers mois puis sont accompagnés par les services sociaux face aux nouvelles problématiques auxquelles ils font face.

La fondation Abbé Pierre défend et revendique la mise en place de cette politique en France afin d’avoir un objectif 0 SDF d’ici 5 à 10 ans. Certains y voient un projet utopiste et qui ne nous serait pas transposable dû aux différences démographiques et sociétales entre la Finlande et la France.


Le gouvernement français et Jacques Mézard, second ministre de la Cohésion des Territoires, a tout de même lancé un plan quinquennal 2017-2022 de « Logement d’abord ». Trois objectifs avaient été fixés à différentes échéances. Il fallait créer près de 40 000 logements sociaux par an à partir de 2018 puis ouvrir 10 000 places en pensions de familles pour les sans-abri et enfin, créer 40.000 places sur cinq ans dans le parc locatif privé. Selon la Fondation Abbé Pierre, ces objectifs sont trop peu ambitieux, les outils pour le recensement des SDF sont incomplets. Ce sont les villes qui prennent les initiatives de mener des « Nuits de la Solidarité » comme à Paris. Celle de 2018 a par exemple permis de recenser deux fois plus de personnes en difficulté que l’enquête du 115 de 2017. Si l’Etat était vraiment ambitieux, il commencerait par mettre les moyens de financer une vraie campagne de recensement des sans-abri sur le territoire. Les seuls régions où ce plan s’implante de manière satisfaisante sont celles qui avaient entrepris ce type de politique auparavant. Les financements supplémentaires de l’Etat pour que cette politique soit correctement mise en place sont modiques et s’élèvent à quelques centaines de milliers d’euros pour certains territoires. Il faut d’ailleurs noter que dans la loi de Finances pour 2019 seule une somme de quatre millions d’euros est consacrée au « logement d’abord ». Les collectivités sont, de plus, bloquées par le Pacte financier Etat-Collectivités qui les contraints à réaliser près de 13 milliards d’économies et réduit donc leur pouvoir d’action. La transformation des CHU en logements longue durée est encouragée mais reste assez marginale. Au-delà des besoins de financement, cette politique de logement est aussi basée sur un accompagnement des individus, ce qui est sous doté dans le projet du gouvernement qui prévoit une plateforme d’accompagnement. Or, il est primordial que ces individus soient accompagnés afin de réapprendre à gérer des problèmes économiques ou la recherche d’emploi.


Cette politique gouvernementale n’étant pas assez ambitieuse risque de se solder par la création de quelques places supplémentaires d’hébergement et de logement, ce qui est loin d’être suffisant pour régler la situation actuelle. L’idée et la doctrine sont implantées, il faut désormais se donner les moyens de nos ambitions pour résoudre le problème du sans-abrisme.


Martin Richer


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