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Réfugié·e·s climatiques, l’urgence est déjà là

Si la perspective d’une montée des eaux due au réchauffement climatique peut nous sembler relever d’un futur plus ou moins proche, elle est déjà une réalité dans certains endroits de la planète comme pour les îles Kiribati. En effet, ce petit État insulaire du Pacifique central fait face à cette réalité et connaît une réduction de ses terres habitables.

Près du village de Tangintebu, une maison abandonnée car inondée à chaque marée. (Photo : David Gray/Reuters)

En 2013, Ioane Teitiota, un habitant de l’île de Tarawa-sud avait fait une demande d’asile en Nouvelle-Zélande. Deux ans plus tard cette demande a été rejetée au motif que sa vie n’était pas menacée dans son pays. Il a attaqué cette décision devant le Comité des droits de l’Homme des Nations Unies pour violation de son droit à la vie. L’instance a affirmé que la Nouvelle Zélande avait respecté le droit international mais elle a reconnu que la dégradation de l’environnement pouvait porter atteinte au droit à la vie.


La définition de réfugié climatique


Cette affaire remet à l’ordre du jour la question de la définition du terme de réfugié climatique, une notion difficile à définir. Généralement on qualifie de réfugié climatique une personne contrainte de fuir son logement ou son pays en raison de catastrophes naturelles causées par le réchauffement climatique. D’un point de vue juridique le statut de réfugié climatique est très flou. Il n’existe aucun statut international et ils ne bénéficient donc d’aucun droits.


C’est en 1985 qu’est apparu le concept de réfugié environnemental, utilisé à l’époque par Essam El Hinnawi à l’ONU pour parler des déplacements de populations suite aux sécheresses en Afrique Subsaharienne.


La Convention de Genève de 1951 donne une définition du terme de réfugié au sens large. Cette qualification est conditionnée à l’existence d’une persécution et du franchissement d’une frontière. Or il est difficile de qualifier les réfugié.e.s climatiques de “réfugié.e.s” car la définition de la convention de Genève ne s’applique pas à elles et eux.

Le climat n’est pas considéré comme une persécution et elle ne concerne que les personnes qui quittent leur pays d’origine sauf qu’il s’agit principalement de migrations internes dans le cas des réfugiés climatiques. On aura plutôt tendance à parler de déplacés climatiques ou de déplacés environnementaux car cela met en évidence l’abandon forcé du lieu de vie.


L’argument avancé pour justifier cette qualification consiste à dire que le réchauffement climatique n’est pas la cause directe de ces déplacements mais plutôt les catastrophes naturelles même si 90% d’entre elles ont pour cause le réchauffement climatique.


Un phénomène qui va s’amplifier dans les années à venir


Entre 2008 et 2015 on a dénombré 184 millions de déplacé.e.s soit 26 millions par an ce qui équivaut à un individu déplacé à chaque seconde sur cette période.


En 2015 c’étaient 18,9 millions de personnes qui avaient été déplacées à cause de phénomènes climatiques extrêmes. La grande majorité de ces phénomènes sont aujourd’hui dû au dérèglement climatique. Il est important de noter que la plupart des déplacements se font à l’échelle nationale (95%) et qu’ils se font des campagnes vers les zones urbaines.


Le nombre de 143 millions de migrant.e.s en provenance d’Afrique sub-saharienne, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique Latine en 2050 est annoncé selon un rapport de la Banque Mondiale de 2018. Ce chiffre pourrait aller jusqu’à 250 millions à l’échelle du mondiale, toutes zones confondues, selon l’ONU pour 2065.


En 2018, 16,1 millions de personnes ont été déplacées du fait des catastrophes climatiques, principalement aux Philippines, en Chine et en Inde, sans oublier la Corne de l’Afrique pour causes de sécheresses. C’est plus que les déplacements liés aux conflits et aux violences qui s’élevaient à 10,8 millions de déplacé.e.s la même année. Chaque année le nombre de déplacé.e.s climatiques est supérieur à celui des déplacé.e.s pour cause de conflits.


Parmi les catastrophes qui poussent les personnes à se déplacer on trouve en tête les inondations dans 55% des cas, suivies des tempêtes (29%) et des séismes (14%).

Si les migrations environnementales ont toujours existé, leur rythme s’est considérablement accéléré ces dernières années. Il y a également une intensification des phénomènes, non pas de leur nombre mais de leur intensité.


Un phénomène mondial


Trois grandes régions du monde sont particulièrement touchées par les catastrophes climatiques. Elles représentent 55% de la population mondiale en voie de développement. Il s’agit de l’Afrique subsaharienne par les sécheresses et la dégradation des sols ; l’Asie du Sud et du Sud-Est en raison des typhons et de nombreuses tempêtes. Les petits Etats insulaires principalement en Asie et en Océanie tels que les Maldives, Kiribati ou Tuvalu, du fait de leur taille et de leur très faible altitude, sont concernés par la montée des eaux qui réduit leurs terres habitables et salinise les sols. Ces états insulaires vont disparaître du fait de la montée des eaux et ses habitant.e.s devront s’installer ailleurs, ils et elles seront apatrides.


La montée des eaux n’impactera pas que ces zones, cela touchera aussi l’Europe et notamment les Pays-Bas dont 60% de la population vit en dessous du niveau de la mer mais aussi les Balkans avec la montée du Danube. Cependant les pays développés ont davantage de moyens pour se préparer et faire face à la montée des eaux.


Si la montée des eaux est l’illustration la plus évidente des causes de déplacements climatiques, la sécheresse en est une autre tout aussi problématique. C’est le cas du lac Tchad en Afrique qui a perdu 90% de sa surface en eau depuis 1973. Cela entraîne des problèmes tels que la pauvreté, des conflits régionaux et nationaux et le recrutement jihadiste pour les 40 millions de personnes qui vivent dans cette zone à cheval entre quatre pays (Tchad, Niger, Cameroun et Nigéria). En Afrique la désertification des sols est problématique, les populations restent dans les villes car l’agriculture ne permet plus de vivre dans les zones rurales.


Une prise de conscience mais un passage à l’acte qui se fait attendre


Dans les trente prochaines années ces déplacements vont se faire des zones rurales vers les zones urbaines et les personnes les plus pauvres seront les plus touchées. La question du développement des villes va se poser car elles vont devoir s’adapter face à ces arrivées massives de personnes. Elles vont être amenées à revoir leur modèle de développement afin de pouvoir accueillir tout le monde.


Plusieurs initiatives ces dernières années traduisent une prise de conscience du phénomène. De ce fait en 2009 lors de la Convention de Kampala (Ouganda) une quarantaine de pays africains ont ratifié un accord pour la protection et l’assistance aux réfugié.e.s environnementaux inter-Afrique.


En octobre 2012 l’initiative Nansen lancée par la Norvège et la Suisse a été ratifiée par 109 états en 2015 pour un « agenda pour la protection des personnes déplacées au-delà des frontières dans le cadre de catastrophes ». Ce texte n’a en revanche aucune valeur contraignante.


En 2015, l’accord de Paris a lancé la création d’un groupe de travail chargé de formuler des recommandations sur le thème des migrations climatiques.

Quant au pacte migratoire de Marrakech en 2018, il reconnaît le changement climatique comme cause de départ des populations mais n’a lui non plus aucune valeur contraignante.


Par ailleurs face à la question de la perte de leur territoire pour certains pays, aucune réponse juridique n’a été apportée pour l’instant. D’autres solutions sont trouvées en attendant avec la construction d’îles artificielles pour les Maldives, la signature d’un accord avec la Nouvelle Zélande pour accueillir la population pour les Tuvalu ou l’achat de terres aux îles Fidji par les Kiribati.


Les pouvoirs publics ne peuvent plus ignorer cette problématique et doivent prendre des mesures concrètes dès maintenant afin d’anticiper ces mouvements de population. Cela passe dans un premier temps par la reconnaissance du statut de réfugié climatique au niveau international.


Luc Antoine