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Tensions entre l’Iran et États-Unis, l’impérialisme de trop

Alors que les tensions entre les États-Unis et l’Iran connaissent un relatif enlisement, l’instant paraît propice à l’analyse. Dans quel contexte s’inscrit l’assassinat du général Soleimani, et quelles seront ses suites ? Cet événement donne une nouvelle opportunité de saisir l’état de fébrilité dans lequel les États-Unis plongent le Moyen-Orient depuis déjà un demi-siècle.

Hassan Rohani et Donald Trump se sont lancés dans un bras de fer. (Photo : Reuters)

La récente montée des tensions entre les États-Unis et l’Iran, qui s’échelonne depuis la sortie des accords de Vienne en 2018 par Donald Trump, trouve sa source dans un temps plus long, et renvoie à l’histoire commune des deux pays.


Le péché originel


Le point de départ de l’hostilité toute particulière que peuvent nourrir les État-Unis à l’égard de l’Iran remonte au traumatisme de la prise d’otage de 52 américain.e.s à l’ambassade de Téhéran en 1979. L’Iran fait depuis figure d’ennemi à abattre pour les États-Unis.


Suite à cet épisode, les relations entre les deux pays n’ont pas connu de détente significative, jusqu’à parvenir en 2015, sous la présidence de Barack Obama, à la signature des accords de Vienne. Ce pacte sur le nucléaire iranien prévoit - ou prévoyait - la levée des sanctions économiques internationales qui pesaient sur l’Iran depuis la reprise de ses essais nucléaires, en échange de l’arrêt de ces derniers.

Cependant, ce pacte - perçu internationalement comme une réussite - est immédiatement dénoncé par le candidat puis président Donald Trump, qui annonce en mai 2018 le retrait unilatéral des États-Unis des accords. Après le retour fugace d’une certaine stabilité en Iran, une seconde période de tensions s’ouvre alors.


L’Irak dans le viseur


Après une période de préavis, Donald Trump multiplie les sanctions économiques à l’encontre de l’Iran, qui atteignent un point culminant en mai 2019. Un blocus est mis en place sur les exportations de pétrole de l’Iran, point central de son économie. Le pays est alors en proie à des difficultés économiques accrues, qui touchent directement la population iranienne, et déstabilisent le pays sur le plan interne.


L’Iran a alors cherché à mettre à profit son réseau d’alliances, très développé dans la région, et particulièrement en Irak. Un système d’accord étroit entre les deux pays doit permettre en effet de réduire les effets du blocus imposé par les américains.

Depuis la fin de la Guerre d’Irak, le pays reste occupé par des forces étasuniennes, contre l’avis des principaux courants d’opinion irakiens. L’influence iranienne en Irak a ses ramifications jusqu’au sein du pouvoir et de la population, et rencontre elle aussi une certaine opposition.


Depuis plusieurs mois, des manifestations ont lieu en Irak pour protester contre cette emprise iranienne, ainsi que contre l’élite politique corrompue qui l’incarne. Les récents événements pourraient faire s’inverser cette tendance, en témoigne déjà l’organisation de la marche dite “d’un million de personnes” - c’est son nom - à Bagdad, qui a eu pour objectif d’obtenir le retrait des troupes états-uniennes en Irak. Ces deux rassemblements sont le reflet des désaccords dans la population irakienne, largement anti-américaine, mais divisée quant à l’ampleur de l’emprise de l’Iran sur la vie du pays.


C’est le général iranien Qassem Soleimani, chef des forces Al-Qods - formation d’élite destinée aux actions à l’étranger menées par les Gardiens de la Révolution - qui est le grand architecte de cette relation privilégiée entre l’Irak et l’Iran. Son œuvre stratégique et diplomatique a été récompensée par la plus grande distinction militaire, reçue des mains du guide suprême Khamenei, faisant de lui l’un des hommes les plus important du pays. En Irak en particulier, il a su superviser la création des Unités de Mobilisation Populaires. Ces milices, en majorité chiites, sont un support important de l’influence iranienne en Irak, fédérées autour de la personne du commandant irakien al-Muhandis.

Qassem Soleimani et al-Muhandis sont donc les deux éléments majeurs du jeu des relations entre l’Iran et l’Irak.


Caprice tactique


Le 27 décembre 2019, un américain meurt dans une attaque en Irak, tué semble-t-il par une milice chiite pro-iranienne. La riposte des États-Unis, quelques jours plus tard, fait 25 mort.e.s irakien.ne.s. Des irakien.ne.s, rattaché.e.s aux milices des Unités de Mobilisation Populaires précitées, forcent en réponse l’entrée de l’ambassade américaine de Bagdad.

Il est possible que cet événement ait réveillé le souvenir de la prise d’otage de 1979. Ou bien alors qu’il ait été décidément intolérable que Soleimani ait récemment dit des choses «méchantes» - pour citer Donald Trump - sur les États-Unis, de surcroît à l’approche des prochaines élections présidentielles. Et l’Amérique nourrissait peut-être déjà des objectifs plus stratégiques.


Toujours est-il que le vendredi 3 janvier 2020, le général Soleimani, alors accompagné du commandant al-Muhandis, est la cible d’un assassinat commandité par Donald Trump.

L’incident, d’une gravité exceptionnelle, ne fait pour autant l’objet d’aucun effort particulier de justification. Le cynisme semble sacrifier jusqu’aux apparences de la légalité.


Depuis sa sortie des accords sur le nucléaire iranien, Donald Trump a classé les Gardiens de la Révolution - l’armée nationale iranienne - parmi les organisations terroristes. Il a ensuite assassiné un de ses dirigeants, l’une des figures les plus importantes du pouvoir iranien. Le général Soleimani (ainsi que le commandant al-Muhandis) a été tué alors qu’il se rendait en visite diplomatique en Irak, à la demande officielle du gouvernement irakien.


Cet événement constitue dès lors une violation délibérée de la souveraineté de l’Iran et de l’Irak, sous couvert d’une conception bien extensive de la guerre contre le terrorisme (ce d’autant que la popularité de Qassem Soleimani lui vient essentiellement de son rôle dans la lutte contre Daesh).


Le sol tremble


Les ripostes engagées par l’Iran à l’encontre des bases américaines en Irak ne recueillent aujourd’hui qu’une faible réaction des États-Unis, qui semblent au moins temporairement en proie à des désaccords tactiques internes. Le dialogue entre les occidentaux.ales et le Moyen-Orient est quant à lui rompu, et il est très difficile aujourd’hui de savoir comment la situation va évoluer.


Cette situation donne cependant à la France l’occasion d’adopter enfin une posture digne et raisonnable.


L’urgence que fait peser la politique étrangère des États-Unis et de Donald Trump sur le Moyen-Orient, la profonde instabilité qui en résulte, paralysent la région de manière durable.


Cet enfermement dans le temps court est d’autant plus dangereux que l’humanité a, aujourd’hui plus que jamais, le devoir de penser son avenir à long terme.


Clémentine Vazquez

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