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Vous avez-dit «continuité pédagogique » ?


La continuité pédagogique est le nouveau leitmotiv du ministère de l’Education nationale. Elle désigne l’ensemble des moyens utilisés par les professeur.es pour maintenir un lien avec leurs élèves ou leurs étudiant.es et d’assurer la poursuite de leurs apprentissages durant la période de confinement. Ces moyens reposent principalement sur l’utilisation des outils numériques. Après un mois de mise en oeuvre, nous pouvons d’ores et déjà constater de fortes inégalités face à cet enseignement à distance générant des situations très anxiogènes pour certains foyers….


« Notre but est évidemment qu’aucun élève ne reste au bord du chemin dans une période exceptionnelle comme celle-ci. »

« La période qui s’ouvre n’est pas une période où les enfants ne doivent pas travailler. Au contraire, ils sont en situation de continuité. Simplement, les modalités évoluent. »

Jean-Michel Blanquer devant la presse à Paris le 12 mars 2020.


“Maintenir un lien pédagogique entre les professeurs et les élèves”


Depuis l’annonce du confinement généralisé par le Président de la République le 16 mars, l’ensemble des écoles, collèges, lycées et universités est fermé. Plus de 12 millions d’élèves et étudiant.es se retrouvent contraints de rester à leur domicile et de s’employer à la « continuité pédagogique » désirée par le ministre de l’Education nationale.


Au sein de la communauté universitaire, des solutions très variables entre les universités et les enseignant.es ont été trouvées pour assurer cette continuité pédagogique auprès des étudiant.es. Cela va de l’utilisation de plateformes collaboratives comme Discord, Twitch, ou encore Zoom pour diffuser des contenus vidéo et/ou audio, à l’envoi par mail de versions écrites de cours, de commentaires audios sur PowerPoint déposés par les enseignant.es sur les ENT (Environnement numérique de travail) de leurs établissements.

Pour les élèves du primaire au secondaire, l’enseignement à distance est réalisé via la plateforme numérique « Ma classe à la maison » spécialement créé par le CNED (Centre national de l’enseignement à distance). Sur le site du ministère de l’Education nationale dédié à ce nouveau dispositif, la continuité pédagogique a pour objectif de : « maintenir un lien pédagogique entre les professeurs et les élèves, à entretenir les connaissances déjà acquises par les élèves tout en permettant l’acquisition de nouveaux savoirs. ». Des « parcours pédagogiques » sont proposés de la maternelle à la terminale avec des cours en ligne, des exercices, des livres numériques, et même la possibilité de réaliser une « classe virtuelle » avec son professeur et ses camarades connectés. Bref, une véritable école 2.0.



Continuité pédagogique versus Fracture numérique


Seulement voilà, le 31 mars dernier, le ministre de l’Education nationale a reconnu qu’entre « 5 et 8% des élèves ont été « perdus » depuis deux semaines d’après nos premières estimations ». Aïe… Selon Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du Snes-FSU (premier syndicat du secondaire), « ces chiffres sont sous-estimés, dans certains territoires c’est beaucoup plus. » (L’Humanité, 1 avril 2020). Dans de nombreux territoires ruraux et quartiers populaires, seulement 50% de la population utilise de manière régulière internet selon Pascal Plantard, anthropologue des usages numériques à l’université Rennes II (Alternatives économiques, 27 mars 2020). Double-aïe… Alors peut-être que le ministre de l’Education nationale sera (mal)heureux d’apprendre qu’il existe sur notre territoire des « zones blanches » au sein desquelles les parents et leurs enfants n’ont pas accès à internet. Que cette fracture numérique dans ces territoires ruraux ou populaires se conjugue bien souvent avec une fracture territoriale, une fracture économique, une fracture sociale, et donc une fracture scolaire ! Mais ne soyons pas trop naïfs car tout cela, M. le ministre et le gouvernement le savent. Par ailleurs, l’annonce le 3 avril dernier de l’obtention du Baccalauréat sur la base unique du contrôle continu est assez éloquente lorsque l’on sait à quel point cette modalité d’évaluation aggrave considérablement les inégalités scolaires. En effet, avec le contrôle continu, le diplôme sera fortement dépendant du niveau de « prestige » de l’établissement dans lequel il a été obtenu. L’examen final a pour avantage de « masquer ces différences » puisqu’à notes égales sont considérés comme « scolairement égaux » aussi bien un.e élève du lycée Henry IV qu’un.e élève de lycée ZEP par exemple.


On connaît la rhétorique d’avance : les élèves qui n’auront pas réussi à s’adapter à cette situation particulièrement anxiogène pour eux et leurs familles – et nous dirons pour quelles raisons – seront ceux qui « n’auront pas travaillé » car à l’école « quand tu bosses tu réussis », parce que « quand on veut on peut ».


En réalité, la continuité pédagogique, au-delà de prétendre répondre à un impératif scolaire en temps de crise sanitaire, est un projet politique. Projet qui s’inscrit dans la (Droite) lignée du néolibéralisme qui dans ce cas-ci :


1. Invisibilise les inégalités matérielles et d’usages des outils numériques.

2. Procède d’une vision réjouie et béate de la famille dans laquelle chaque enfant disposerait des conditions « optimales » (ordinateur personnel, bonne connexion, parents disponibles, etc.) pour l’acquisition de nouveaux savoirs.

3. Légitime la hiérarchie des positions sociales ainsi que les privilèges et inégalités qui leurs sont associés grâce à l’idéologie du « mérite ».



L’école à distance face à la précarité


Si certains foyers ont su rapidement s’adapter face à cette situation complètement inédite, c’est parce qu’ils disposent sans doute des moyens matériels et des capacités socialement construites conformes aux attendus qu’impliquent l’organisation de cette « école à la maison ». Dans ces foyers, il y a souvent un ou plusieurs ordinateurs, tablettes, smartphones disponibles, une bonne connexion internet et des espaces de travail silencieux d’une part, mais aussi une organisation rigoureuse de la journée des enfants et du soutien scolaire d’autre part. Mais à votre avis, que se passe-t-il dans les foyers précaires où les parents ne peuvent accompagner convenablement la réussite de leurs enfants car tout leur manque ? Siri vous répondra : on improvise. Parfois même au péril de sa propre santé... C’est ce que raconte l’article « Ecole à distance : Je ne crois pas que j'y arriverai » paru dans le journal Le Monde le 30 mars 2020 :


« Chez les Kerras, à Vaulx-en-Velin (Rhône), on essaie de se « débrouiller avec les moyens du bord », explique la maman, Ibtissem, 33 ans. Des moyens qui se résument à un smartphone – le sien - sur lequel travaillent « par roulement » ses quatre enfants déjà scolarisés de 5, 9, 10 et 12 ans. Un casse-tête à gérer, dit-elle, avec un bébé de 11 mois dans les bras « On était sur le point d'acheter un ordinateur quand le confinement a démarré. On n'a pas eu le temps... » Pas d'imprimante à la maison (« on en a une au salon de coiffure de mon mari, mais il a fermé »). Alors il faut « s'abîmer les yeux » sur l'écran du téléphone, raconte-t-elle. Accepter de ne « pas tout faire », même si « ça stresse tout le monde. Et se résoudre à sortir : Ibtissem l'a encore fait, ce vendredi, pour aller récupérer un sac de photocopies mis à sa disposition, devant le portail de l'école, pour son fils de 9 ans en CE2. »


Un professeur de CP à Lille ajoute :


« J'appelle toutes les familles deux fois par semaine […]. Il y a quelques jours, j'ai reçu par SMS, en photo, tous les exercices demandés, recopiés à la main par une maman, et complétés par l'élève, sur des feuilles volantes de cahier arrachées, raconte-t-il. Douze pages en tout. La famille n'avait pas de quoi racheter une cartouche d'encre... j'en ai pleuré de rage ! »


En expliquant aux élèves que - toujours avec ce ton paternaliste suggérant que la jeunesse serait oisive -  : « la période que nous vivons n’est pas une période où ils ne doivent pas travailler » avant d’ajouter que « les modalités évoluent simplement », le ministre fait fi de la question des inégalités numériques et ajoute de la pression aux élèves, enseignant.es, mais aussi et surtout aux familles les plus défavorisées face à l’enseignement à distance. N’oublions pas aussi que beaucoup de parents se retrouvent en situation de télétravail, doivent gérer quotidiennement leur foyer et peuvent se retrouver complètement démunis pour aider leurs enfants dans leurs devoirs ! A cet égard, saluons le travail de l’ensemble des enseignant.es qui ont dû dans l’urgence adapter leurs cours, préfèrent renforcer les notions vues en classe plutôt qu’en aborder de nouvelles et font tout leur possible pour maintenir un lien avec les élèves les plus éloignés de l’institution scolaire, comme l’a souligné le secrétaire national PS Education-Enseignement Supérieur Yannick Trigance dans sa tribune à Libération.


A l’injonction de la « connexion » faite par le ministre montrant par la même occasion la déconnexion toujours plus grande de ce gouvernement avec la réalité sociale du pays depuis le début du quinquennat, disons qu’il eut été plus judicieux de jouer la carte de l’apaisement que cette crise nécessite. Philippe Meirieu, professeur émérite en science de l’éducation à l’université Lumière-Lyon II, rappelle que toutes les recherches portant sur le renvoi du travail à la maison montrent qu’il reste très inégalitaire (Libération, 23 mars 2020). Il est donc illusoire voire dangereux d’un point de vue des inégalités scolaires de créer une « classe à la maison » tant les conditions de réalisation du travail en classe ne sont pas transposables au domicile des élèves pour les raisons déjà évoquées, mais aussi parce qu’un parent ne s’improvise pas professeur par n’importe quel clic-droit copier-coller… Selon P. Meirieu, il aurait été bienvenu que la continuité pédagogique propose aux élèves d’autres activités éducatives comme du bricolage, du jardinage, de la cuisine ; de proposer aux parents des films/documentaires pour échanger une critique avec leurs enfants, ou encore de les inciter à l’écriture d’un journal de bord, de poèmes, etc. Bref, diverses activités ayant peut-être davantage de valeur pédagogique que les sacro-saints devoirs-maison et qui auraient sûrement contribuées à atténuer l’angoisse et la pression que l’éloignement vis-à-vis de l’école occasionne.



Et à l’Université alors ? On dit quoi de la continuité pédagogique ?


On dit que la « continuité pédagogique » est en réalité une « rupture pédagogique » selon la pétition lancée par l’UNEF « Sauvons nos examens » afin de revendiquer le 10 améliorable aux examens terminaux pour l’ensemble des étudiant.es. Le terme de rupture ici est juste, en témoignent les enquêtes réalisées à l’Université Grenoble-Alpes (UGA) et Paris-Dauphine…


A l’UGA le sociologue Pierre Mercklé, ainsi que son collègue Olivier Zerbib qui co-anime des travaux-dirigés avec lui, ont réalisé un sondage -dont les résultats sont à retrouver sur le site personnel de Pierre Merclké - auprès de leurs étudiant.es afin d’évaluer leurs capacités à suivre des cours à distance. Leur questionnaire a été transmis via la plateforme Moodle à l’ensemble des étudiant.es de licence de sociologie ainsi qu’aux étudiant.es de master SIRS (Sociologie de l’innovation et recompositions sociales). Ainsi, sur un total de 334 étudiant.es allant du niveau L1 à M1, 242 n’ont tout bonnement pas répondu au sondage et seulement 47 (14%) ont déclaré bénéficier des conditions suffisantes pour travailler à distance. Ces chiffres sont à nuancer en fonction des différents niveaux mais ils révèlent tout de même la grande difficulté pour ces étudiant.es à pouvoir étudier à distance dans de bonnes conditions. De plus, le questionnaire leur a permis de déposer des commentaires libres concernant leurs situations ; ceux-ci montrent que leurs difficultés sont loin de n’être que matérielles : « pertes des emplois qui leur permettaient de financer les études, horaires des cours incompatibles avec des obligations professionnelles ou familiales, conditions de logement ne permettant pas de s’isoler pour travailler, anxiété, inquiétudes face au caractère inégalitaire de l’enseignement à distance…».


A l’université Paris-Dauphine, même son de cloche. Une enquête par questionnaire a été réalisée par des enseignant.es non-titulaires de sociologie et de science politique auprès des étudiant.es de L1 et L2 LSO (Sciences des Organisations). Alors que l’on pourrait penser que les étudiant.es de Paris-Dauphine disposent des conditions matérielles d’études favorables à l’enseignement à distance en raison de leur origine sociale plus aisée que la moyenne des étudiant.es français ainsi que de la réputation « fac d’élite » de leur université, l’enquête montre au contraire que beaucoup d’entre eux ont de réelles difficultés à étudier convenablement mais aussi ont un niveau de stress élevé voire très élevé. Les données recueillies révèlent que sur 656 étudiant.es, 70% éprouvent des difficultés à suivre des cours à distance ou sont dans l’incapacité de les suivre et 56,4% des étudiant.es se déclarent stressé.es voire très stressé.es… Parmi ces derniers, certain.es ont laissé des commentaires particulièrement éclairants sur leur état psychologique généré par la situation actuelle : « Je suis très stressée face à cette situation, voire paniquée, cette panique des fois me bloque pour travailler car j’y pense souvent » ; « Très inquiète non seulement par rapport au virus mais surtout par rapport à mes problèmes familiaux et ma famille que je ne peux plus voir et aider » ; « Je suis surtout stressé car je n’ai pas l’habitude de travailler hors BU et je pense que je vais rater mon année à cause de ça ».



Ce que la crise sanitaire nous dit de l’avenir de l’enseignement


Le constat est amer et il nous faut nous poser les bonnes questions. Certes, l’école comme l’université sont confrontées en cette période de crise à des impératifs comme le maintien du lien avec les élèves, étudiant.es, ou encore des examens de fin d’année à réussir, des semestres à valider, etc. Mais fallait-il nécessairement que la « machine » scolaire continue à plein régime au prix des angoisses, solitudes, isolements et incertitudes face à l’avenir ? Fallait-il que les savoirs continuent d’être promulgués dans le néant des plateformes numériques au prix des multiples précarités qui les jonchent voire même de la maladie ? Finalement, la continuité pédagogique telle qu’elle a été mise en place raisonne comme un axiome de ce gouvernement néolibéral qui pense que tout doit (et devra) continuer comme avant. A la fin de son enquête, Pierre Mercklé résume parfaitement les soubassements politiques de cette « continuité pédagogique » :


« Force est de constater que la crise sanitaire en cours, et en particulier le confinement, fabriquent de fait le consommateur et la consommatrice dont rêvaient les plateformes numériques. Et donc peut-être aussi l’étudiant.e dont rêvaient les établissements d’enseignement supérieur : assigné.e à résidence, moins coûteux.se en locaux et en personnels, privé.e de sa capacité à se mobiliser… En nous précipitant sur les outils numériques permettant de faire cours à distance à un nombre très restreint d’étudiant.es bénéficiant de conditions matérielles, économiques et sociales privilégiées, et disposant aussi des capacités socialement construites à l’auto-discipline que nécessitent les auto-apprentissages, on prend le risque de faire croire que c’est possible, sans se demander ni se soucier ce qui est réellement transmis de cette façon, ni à qui. Quand on a ouvert la boîte de Pandore, il est très difficile de la refermer…»


Indéniablement, les conditions durant la période de confinement ne sont pas réunies pour un réel enseignement à distance. Le principe même de la continuité pédagogique par l’utilisation des outils numériques repose sur des prénotions notamment au sujet des digital natives. Qu’on nous appelle la « génération Y » ou les « millennials », nous les jeunes générations, aurions des capacités naturelles à l’utilisation des nouvelles technologies conférées par la grâce de notre année de naissance. Hyperconnectés, nous serions invariablement capables de nous adapter aux desiderata des GAFAM et des lois du marché sur l’éducation. Or, la question de l’usage des outils numériques est largement tributaire de l’environnement socioculturel et des médiations humaines dans lesquels élèves et étudiant.es évoluent (Lardellier, «Hermès» , La Revue, 2017). Tous.tes ne sont pas égaux.ales sur ce plan et le « mirage techniciste » (Plantard, Revue Projet, 2015) incarné par la « continuité pédagogique » occulte complètement cet enjeu. Alors quelles solutions ? A l’instar du service public de la santé soumis à rude épreuve durant cette crise, ceux de l’Education et de la Recherche ont subi des coupes budgétaires importantes et des politiques publiques de précarisation des travailleur.ses avec des suppressions de postes massives ou le recours excessif à des contrats courts, ce que la prochaine LPPR (Loi de programmation pluriannuelle de la recherche) risque d’aggraver considérablement. Stéphane Bonnéry, maître de conférences en sciences de l’éducation à Paris-VIII résume bien la situation à laquelle le secteur est confronté :


« Ce que révèle cette crise, c’est que pour penser une continuité pédagogique, il faut des enseignants en continu. Cela révèle quelque chose de profond, cela révèle un mensonge du gouvernement qui fait comme s’il était face à une crise qui vient de l’extérieur. Or si le virus provoque une telle déstructuration de notre société, c’est qu’il y avait déjà un souci, celui de la déstructuration du service public mené par les politiques depuis des années. Si on avait partout des enseignants titulaires, on pourrait au moins envisager des solutions comme le lissage du programme sur deux ans au sein des équipes pédagogiques. » (Le café pédagogique, 27 mars 2020).


Il faudra donc nécessairement mettre fin à ces logiques court-termistes en revalorisant le budget de l’ESR ainsi que les salaires des enseignant.es et des chercheur.es. Enfin, l’instauration d’un revenu universel inconditionnel d’existence à hauteur de 60 % du salaire moyen soit 1344€ dont la première étape serait son attribution aux jeunes de 18 à 25 ans permettrait d’éradiquer la précarité des étudiant.es et des jeunes actifs.


Clarence KHALDI


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